spot_img

Notre devoir, servir la vérité.

spot_img

Blocage des réseaux sociaux au Gabon: entre contrôle politique et illusion de souveraineté numérique

Le 17 février 2026, la Haute Autorité de la Communication (HAC) du Gabon a annoncé, par communiqué officiel n°002/HAC/2026, la suspension immédiate des réseaux sociaux et plateformes numériques accessibles sur le territoire national, notamment Facebook, WhatsApp, TikTok et d’autres services similaires.

Dans son communiqué, la HAC justifie cette décision par la « diffusion récurrente de contenus inappropriés, diffamatoires, haineux, injurieux », ainsi que par la propagation de fausses informations susceptibles de troubler l’ordre public, de porter atteinte à la cohésion sociale, à la stabilité des institutions et à la sécurité nationale. L’autorité de régulation invoque explicitement : la loi n°019/2016 du 09 août 2016 portant Code de la Communication en République Gabonaise ; les textes nationaux et internationaux applicables en matière de communication numérique ; les politiques internes de modération des grandes plateformes.

Les griefs mentionnés par la HAC concernent notamment :La diffusion de propos diffamatoires et injurieux ; la propagation de fausses informations (« fake news ») susceptibles de troubler l’ordre public ; le cyberharcèlement visant des citoyens et des institutions ; la divulgation non autorisée de données personnelles. La HAC rappelle par ailleurs que la liberté d’expression, bien que garantie au Gabon, ne saurait s’exercer « en violation flagrante des lois nationales et internationales en vigueur ». Dans cette perspective, la suspension est présentée comme une mesure exceptionnelle destinée à faire face à des « dérives potentiellement conflictuelles ». Le mercredi 18 février, les autorités gabonaises ont suspendu les réseaux sociaux dont Facebook et TikTok. Ils sont accusés de porter atteinte à la « stabilité » et la « sécurité » du pays, une mesure décrite par la présidence gabonaise comme « temporaire » en vue de « légiférer » et « encadrer » leur usage.

Invitée sur le plateau de TV5MONDE, Jennyfer Mélodie Sambat, porte-parole adjointe de la présidence gabonaise, a décrit la mesure comme « temporaire » et « ponctuelle », ciblant spécifiquement le groupe Meta. Il est intéressant de noter que d’autres applications, comme YouTube et TikTok, sont également bloquées, bien qu’elles n’appartiennent pas à Meta. L’argumentation de la porte-parole interpelle sur la pertinence de cette démarche : est-il vraiment efficace de bloquer Meta sur l’ensemble du territoire national ? 

Une mesure sans impact économique pour Meta

Examinons les chiffres, notamment ceux relatifs à l’importance du Gabon pour Meta. Le pays compte environ 940 000 à 950 000 utilisateurs de Facebook, ce qui représente environ 38 % de la population totale. Le nombre total d’utilisateurs de Meta au Gabon est inférieur à un million. En comparaison, le Nigeria affiche 40,5 millions d’utilisateurs Meta, l’Afrique du Sud 28,9 millions et le Kenya 17,1 millions. Par conséquent, le Gabon ne constitue qu’environ 0,002 % des utilisateurs mondiaux de Meta, en faisant un marché économiquement marginal pour la multinationale.

Sur le plan économique, un blocage au Gabon n’affecterait pas Meta, car l’entreprise tire ses revenus principalement de la publicité. Étant donné que le Gabon compte moins d’un million d’utilisateurs, les recettes publicitaires y sont faibles par rapport aux pays à forte densité de population. Par conséquent, Meta pourrait se permettre de perdre le Gabon sans impact financier significatif. En revanche, cette situation revêt une importance politique pour les autorités gabonaises. WhatsApp et Facebook constituent les principales plateformes de communication utilisées par les citoyens pour échanger, s’organiser et s’informer. Cette décision ne représente pas une menace économique pour Meta, mais elle permet au gouvernement gabonais de contrôler l’information, de ralentir les mouvements de mobilisation et de restreindre les critiques politiques. Elle agit donc comme un outil de contrôle politique interne. On évoque ainsi l’idée de « internet shutdown as political control tool (blocage d’Internet comme outil de contrôle politique), dont l’objectif est de gérer temporairement l’information et, en fin de compte, de contrôler la société.

Régulation numérique : comparaison internationale

Le recours au blocage d’Internet ou des réseaux sociaux communément appelé shutdown internet as political tool peut, dans certains contextes, s’inscrire dans une logique politique, idéologique ou économique cohérente. Plusieurs États ont historiquement justifié ces mesures par la volonté de préserver leur souveraineté culturelle, leur stabilité politique ou leur autonomie économique.

C’est notamment le cas de la Chine, qui a développé dès la fin des années 1990 une stratégie structurée de contrôle de l’espace numérique, connue sous le nom de « Grande Muraille numérique » (Great Firewall). Cette politique repose sur un double objectif. D’une part, préserver ce que les autorités chinoises présentent comme l’intégrité culturelle et morale de la société face à des contenus jugés incompatibles avec les valeurs nationales. D’autre part, favoriser l’émergence d’acteurs technologiques nationaux en excluant les concurrents étrangers. Ainsi, l’interdiction de Facebook, WhatsApp ou Instagram a permis l’essor de plateformes nationales comme WeChat ou Weibo, aujourd’hui dominantes sur un marché intérieur de plus d’un milliard d’utilisateurs. Dans ce cas précis, le contrôle numérique s’inscrit dans une stratégie globale de puissance économique et technologique.

Cependant, la situation du Gabon ne semble pas relever de ces mêmes logiques structurelles. Contrairement à la Chine, le Gabon n’a ni développé un écosystème numérique national capable de remplacer les plateformes étrangères, ni formulé de doctrine idéologique cohérente visant à préserver une identité culturelle spécifique face à l’influence occidentale. Le pays ne s’est jamais illustré par une politique systématique de censure culturelle. Il n’existe pas, par exemple, de politique publique notable visant à interdire certains contenus cinématographiques, musicaux ou numériques pour des motifs moraux ou civilisationnels. De même, aucune campagne majeure de régulation des contenus jugés contraires aux mœurs tels que les sites pornographiques n’a été menée de manière structurelle.

Aux États‑Unis, un exemple récent illustre également la manière dont la régulation numérique peut s’inscrire dans une logique de souveraineté : le cas de TikTok. À partir de 2020, puis de manière plus structurée entre 2023 et 2025, les autorités américaines ont exprimé des préoccupations liées à la sécurité nationale concernant l’application, propriété du groupe chinois ByteDance. Les inquiétudes portaient principalement sur : la collecte massive de données d’utilisateurs américains ; le risque d’accès potentiel à ces données par les autorités chinoises ; la possibilité d’influence algorithmique sur l’opinion publique américaine. Ces préoccupations ont conduit à des tentatives d’interdiction, à des restrictions dans certaines administrations publiques, ainsi qu’à des projets législatifs visant à contraindre ByteDance à céder ses activités américaines sous peine de bannissement.

Dans ce cas précis, la régulation ne s’est pas traduite par une suspension générale des réseaux sociaux, mais par une action ciblée contre une application spécifique perçue comme un risque stratégique. La démarche s’inscrit dans un contexte plus large de rivalité technologique entre les États‑Unis et la Chine, où la maîtrise des données, des infrastructures numériques et des algorithmes constitue un enjeu central de puissance.

La différence majeure réside dans la capacité de levier. Les États‑Unis disposent d’un marché numérique considérable et d’un poids économique suffisant pour contraindre une entreprise étrangère à négocier. La menace d’exclusion du marché américain représente un risque financier majeur pour toute plateforme internationale. À l’inverse, le Gabon ne dispose ni d’un marché numérique d’ampleur comparable, ni d’une capacité de pression économique significative sur des multinationales comme Meta ou ByteDance. Dès lors, la suspension des plateformes au Gabon ne peut être interprétée comme un instrument de négociation stratégique comparable à celui mobilisé par les grandes puissances.

Cette comparaison permet de mieux situer le cas gabonais : là où certaines puissances inscrivent la régulation numérique dans une stratégie cohérente de souveraineté technologique et de sécurité nationale, la mesure gabonaise apparaît davantage comme une réponse conjoncturelle à un contexte interne spécifique. L’histoire récente du Gabon montre que les coupures d’Internet ou les restrictions des réseaux sociaux surviennent principalement dans des contextes politiques sensibles, notamment lors des périodes électorales ou de contestation du pouvoir. Ce fut notamment le cas lors de l’élection présidentielle de 2016, marquée par des coupures d’Internet visant à limiter la circulation d’informations et la mobilisation citoyenne. Il convient également de mentionner la grève qui affecte le secteur de l’éducation depuis le mois de janvier sur l’ensemble du territoire, et dont la résolution ne semble pas encore définitivement acquise.

Entre souveraineté et fragilité institutionnel

L’argument selon lequel le blocage des plateformes du groupe Meta viserait à contraindre ce dernier apparaît peu crédible. Le Gabon, avec moins d’un million d’utilisateurs actifs sur ces plateformes, ne constitue pas un marché stratégique pour Meta à l’échelle mondiale. Contrairement à la Chine, dont le marché intérieur représente un levier de négociation considérable, le Gabon ne dispose d’aucune capacité réelle de pression économique sur une entreprise dont les revenus dépendent principalement de marchés beaucoup plus vastes comme les États-Unis, l’Inde ou le Brésil.

Ainsi, le blocage des réseaux sociaux au Gabon s’apparente davantage à une tentative de contrôle de l’information et de limitation de la liberté d’expression dans un contexte où le pouvoir politique cherche à réduire sa vulnérabilité face à la circulation rapide de l’information. Cette démarche révèle une contradiction structurelle : un pouvoir qui ne dispose ni des moyens technologiques ni de la légitimité idéologique pour encadrer durablement l’espace numérique, mais qui recourt néanmoins à des mesures coercitives ponctuelles pour préserver sa stabilité.

En ce sens, le shutdown internet apparaît moins comme un instrument de souveraineté que comme un aveu de fragilité. Il traduit l’incapacité d’un système politique à gérer la transparence et le débat public dans un environnement numérique ouvert. Loin de constituer une stratégie de puissance comparable à celle de la Chine, il s’agit plutôt d’une réaction défensive, révélatrice des limites d’un modèle de gouvernance qui cherche à contrôler l’information non pas pour défendre un projet collectif structuré, mais pour préserver des intérêts politiques immédiats.

le coup de coeur

Derniers Articles

spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img