La décision de la Commission de la CEMAC de suspendre provisoirement l’essentiel de ses activités, actée par une note circulaire du 5 février 2026 signée par son président Baltasar Engonga, dépasse le simple cadre d’une difficulté administrative. Elle révèle un problème structurel de gouvernance financière régionale, à un moment où la CEMAC s’efforce précisément d’éviter une nouvelle crise systémique, comparable à celle qui avait conduit, à partir de 2016, à des programmes d’urgence avec le FMI dans plusieurs États membres.
Officiellement, la Commission invoque une dégradation critique de sa trésorerie, consécutive au non-reversement répété de la Taxe communautaire d’intégration (TCI) par les États membres. Cette ressource constitue pourtant le socle du financement communautaire. Malgré les alertes successives des agents comptables et les rappels lors des Conseils des ministres de l’UEAC, les arriérés se sont accumulés, privant l’institution de sa capacité opérationnelle. La suspension des activités, hors missions jugées « hautement stratégiques », marque ainsi un point de rupture dans le fonctionnement de l’architecture communautaire.
Ce blocage intervient dans un contexte paradoxal. Dans son Rapport de surveillance multilatérale 2024 et perspectives 2025-2026, la Commission elle-même souligne que la CEMAC a enregistré en 2024 un raffermissement de la croissance régionale, ainsi qu’un resserrement relatif des déséquilibres macroéconomiques, porté par la mise en œuvre des programmes avec le FMI et une politique monétaire prudente. Mais le même rapport insiste sur un point clé : la situation macroéconomique demeure fragile, car elle ne repose pas encore sur des fondamentaux solides, et reste vulnérable aux chocs budgétaires, institutionnels et de gouvernance.
Autrement dit, la Commission alertait déjà sur le risque d’un décalage entre les indicateurs macroéconomiques et la réalité institutionnelle. Elle appelait à renforcer la discipline budgétaire, la convergence régionale et l’intégration effective, tout en soulignant que la soutenabilité de l’ensemble dépendait du respect des engagements des États. La crise actuelle de trésorerie vient donner une traduction concrète à ces avertissements : sans financement communautaire effectif, la surveillance multilatérale, la coordination des politiques économiques et la prévention des déséquilibres deviennent largement théoriques.
La gravité de la situation est accentuée par le calendrier régional. En décembre 2025, à Douala, la CEMAC organisait, avec l’appui de la Banque mondiale, du FMI et d’autres partenaires, la Réunion annuelle des experts en gestion de la dette publique, débouchant sur la décision de créer une Académie régionale de gestion de la dette publique.
La crise actuelle pose donc une question de fond : peut-on éviter une crise systémique sans institutions communautaires pleinement opérationnelles ? La réponse est largement négative. La Commission de la CEMAC est le maillon de coordination d’un système déjà fragile, où plusieurs États dépassent ou frôlent les seuils communautaires d’endettement, et où la stabilité repose encore largement sur l’accompagnement des institutions financières internationales. En asphyxiant financièrement cette institution, les États membres prennent le risque d’affaiblir le principal outil censé prévenir précisément ce qu’ils cherchent à éviter : une rechute macroéconomique régionale.











