La progression spectaculaire des primes et indemnités dans la fonction publique gabonaise crée une onde de choc au cœur des finances de l’État. Pour 2024, selon la Cour des Comptes, ces montants ont explosé à 54,87 milliards de fcfa, alors que seuls 15,22 milliards avaient été inscrits au budget initial. Un dépassement de 360,4% qui surprend même les acteurs les plus aguerris de l’administration, tant l’écart entre prévision et réalité traduit une dérive devenue structurelle. La masse salariale, déjà lourde, atteint désormais 791,6 milliards de fcfa, dépassant une fois de plus les plafonds votés par le Parlement.
Derrière cette envolée spectaculaire se cache une mécanique administrative difficile à maîtriser. Les indemnisations des enseignants absorbent à elles seules 22,6 milliards de fcfa, les crédits délégués grimpent à 20,47 milliards, et les indemnités des magistrats s’élèvent à 3,97 milliards de fcfa. Autant de lignes budgétaires qui traduisent un appareil administratif sous pression, où chaque secteur réclame des compensations financières sans que les arbitrages centraux ne puissent en contenir le rythme. Le contraste est encore plus saisissant lorsque l’on observe que la solde permanente, elle, est en recul, avec 698,2 milliards de fcfa exécutés pour 717,9 milliards prévus.
Ce phénomène dépasse largement la question salariale. La dérive des primes révèle dans son ensemble les limites d’un système budgétaire où les ajustements se font en aval plutôt qu’en amont, souvent au prix d’écarts financiers difficiles à rattraper. Pour certains observateurs, cette montée des dépenses de personnel illustre un arbitrage politique constant : pour maintenir la paix sociale et stabiliser les secteurs sensibles, l’État multiplie les compléments de rémunérations, sans refonte structurelle de la grille salariale. Résultat : un empilement d’indemnités qui devient aussi coûteux qu’opaque.
Cette flambée intervient par ailleurs dans un contexte où d’autres postes stratégiques restent sous-financés ou simplement ignorés. Certaines missions essentielles comme l’eau, l’électricité, la modernisation administrative, affichent un taux d’exécution de 0%, faute de crédits effectivement déployés. L’effet ciseau est brutal : d’un côté des dépenses obligatoires qui explosent, de l’autre des investissements vitaux paralysés. La soutenabilité budgétaire, déjà fragile, se trouve ainsi sous double pression : celle de la masse salariale et celle des retards d’investissement.
Pour l’État, la question posée est désormais frontale : comment contenir une dynamique salariale qui échappe progressivement au cadre budgétaire, tout en évitant de fragiliser des secteurs sociaux déjà tendus ? La réforme de la rémunération des agents publics, évoquée depuis plusieurs années mais jamais menée à terme, apparaît aujourd’hui comme une urgence nationale. Sans un recentrage strict et une refonte des règles d’attribution des primes, le risque est clair : voir les dépenses de personnel absorber une part toujours plus grande du budget au détriment du développement du pays.








