On connaissait le film de Spielberg, avec l’inarrêtable Tom Cruise, où l’on arrêtait les criminels avant qu’ils ne passent à l’acte ; bienvenue dans la version gabonaise du contrôle social. Avec cette nouvelle ordonnance, l’exécutif ne se contente plus de punir les délits commis : il met en place une infrastructure de surveillance préventive qui ferait passer les scénarios de science-fiction pour de aimables plaisanteries de quartier. En s’attaquant à « l’amplification » et en imposant une traçabilité totale via le NIP, le gouvernement s’offre un tableau de bord en temps réel des intentions de chaque internaute, prêt à neutraliser toute étincelle avant qu’elle ne devienne incendie.
Au nom de la « salubrité numérique »
L’ironie de cette dérive sécuritaire, c’est qu’elle se drape dans les oripeaux de la « salubrité numérique ». On nous explique que c’est pour notre bien, pour assainir un espace pollué par les « fake news ». Mais qui définit la vérité ? L’arsenal est si vaste qu’il permet de criminaliser l’humeur : un partage trop enthousiaste d’une critique sociale peut désormais être requalifié en « trouble à l’ordre public » numérique. On ne punit plus seulement le fait, on punit le potentiel de nuisance d’une idée. C’est ainsi le triomphe de la suspicion érigée en mode de gouvernance.
Pression psychologique
Le texte instaure également une pression psychologique inédite sur les plateformes. En les menaçant de sanctions pécuniaires astronomiques, l’État les pousse à devenir ses propres gardes-chiourmes. On s’attend à voir des algorithmes zélés supprimer des comptes gabonais au moindre mot-clé jugé « sensible », simplement par peur du gendarme. Le résultat ? Une auto-censure préventive où le citoyen, craignant de finir dans les filets du « référé numérique », préférera liker des photos de paysages plutôt que de commenter l’actualité économique.
Le débat public est par nature désordonné
Ce qui frappe le plus, c’est cette volonté d’éradiquer l’imprévisible. Dans une démocratie, le débat public est par nature désordonné, parfois piquant. Ici, on cherche à lisser la toile, à la rendre aussi prévisible qu’un communiqué de conseil des ministres. En brandissant des peines de prison pour des pixels ou des partages, le pouvoir envoie un message clair : le web ne sera plus un espace de contre-pouvoir, mais une extension numérique du Journal Officiel.
Au final, ce « Minority Report » à la gabonaise trahit surtout une grande fébrilité. On ne déploie pas une telle artillerie lourde contre des « influenceurs » si l’on est certain de la solidité de son narratif. En voulant tout voir, tout savoir et tout arrêter avant que ça ne commence, le régulateur prend le risque de transformer la Toile en une cocotte-minute sans soupape de sécurité. À force de vouloir prévenir le chaos, on finit souvent par créer le silence assourdissant qui précède les tempêtes.














