La Loi de finances 2026 confirme une séquence budgétaire singulière au Gabon. Publiée quelques mois après le rapport à la contradiction de la Cour des comptes, elle reconduit pourtant l’essentiel des mécanismes que l’institution de contrôle avait explicitement pointés comme sources de fragilité structurelle. Alors que la Cour appelait à une inflexion de la stratégie fiscale et budgétaire, le texte adopté pour 2026 semble au contraire acter une continuité assumée, fondée sur la mobilisation maximale de recettes à court terme.
Premier grief majeur ignoré : la dépendance croissante aux taxes indirectes et administratives. Dans son rapport sur la loi de règlement 2024, la Cour des comptes alertait sur une surestimation des recettes fiscales reposant sur des prélèvements à faible assiette économique réelle, pénalités, taxes nouvelles, fiscalité de consommation. Or, la Loi de finances 2026 table sur 2 426 milliards de de fcfa de recettes fiscales, contre environ 1 854 milliards de de fcfa en 2025, soit une hausse de +572 milliards de de fcfa (+31 %). Cette progression est principalement portée par les droits d’accises (+14 milliards de fcfa), la taxe forfaitaire d’habitation (22,6 milliards de fcfa, inexistante en 2025), la hausse des patentes (+404 %) et la fiscalité sur les services essentiels. Autant de leviers que la Cour jugeait non pérennes et socialement sensibles.
Deuxième alerte non suivie : la prolifération des taxes affectées, au détriment de la lisibilité budgétaire. La Cour des comptes dénonçait la fragmentation croissante des ressources publiques, avec des recettes fléchées vers des fonds et contributions spécifiques, souvent sans évaluation rigoureuse de leur efficacité. En 2026, cette architecture est non seulement maintenue, mais élargie : contribution spéciale de solidarité (29,8 milliards de fcfa), contribution cadre de vie (6,4 milliards de fcfa), contribution carbone (10 milliards de fcfa), taxes sur l’eau et l’électricité, autant de lignes qui échappent au budget général. Le cumul de ces taxes affectées dépasse 80 milliards de fcfa, renforçant précisément le schéma que la Cour appelait à rationaliser.
Troisième point de friction : la fiscalité immobilière et domestique introduite sans bases fiables. La Cour avait insisté sur l’insuffisance des bases cadastrales et sociales, mettant en garde contre des taxes déconnectées de la capacité contributive réelle des ménages. Pourtant, la Loi de finances 2026 introduit ou renforce plusieurs prélèvements domestiques : taxe forfaitaire d’habitation (22,6 milliards de fcfa), Contribution Foncière Unique attendue à plus de 40 milliards de fcfa, fiscalité adossée aux factures d’énergie. En l’absence d’un cadastre opérationnel et de mécanismes de modulation sociale robustes, le gouvernement privilégie des assiettes larges et faciles à recouvrer, exactement le scénario que la Cour jugeait risqué.
Quatrième grief : la rigidité persistante des dépenses courantes, malgré les alertes répétées. La Cour des comptes pointait l’absence de maîtrise des transferts et subventions, leur faible évaluation et leur poids croissant dans le budget. En 2026, ces dépenses atteignent plus de 2 100 milliards de fcfa, soit près d’un tiers des dépenses du budget général, sans réforme structurelle visible. Là encore, le gouvernement choisit la continuité, préférant renforcer les recettes plutôt que d’engager une revue approfondie de l’efficacité de la dépense.
Enfin, la Cour appelait à rompre avec une gestion budgétaire strictement annuelle, fondée sur des hypothèses optimistes et des recettes exceptionnelles. Or, la Loi de finances 2026 intègre 14,1 milliards de fcfa de ventes d’or, des hausses rapides sur des bases encore instables, et des projections ambitieuses de rendement fiscal. Cette construction améliore l’équilibre comptable à court terme, mais renforce la vulnérabilité du budget à un choc économique ou à un ajustement imposé.
La Loi de finances 2026 apparaît donc moins comme une réponse aux alertes de la Cour des comptes que comme leur mise à l’épreuve. En reconduisant les mécanismes critiqués, fiscalité indirecte, taxes affectées, pression sur les ménages, rigidité des dépenses, le gouvernement assume une stratégie de stabilisation immédiate des finances publiques, au prix d’un écart croissant avec les recommandations de l’organe de contrôle. Un choix budgétaire qui éclaire, en creux, les lignes de tension à venir.











