La question s’impose désormais au cœur du débat budgétaire et de la stratégie économique de l’État gabonais, à mesure que s’accumulent des projets publics portant sur des hôtels, des cités administratives de prestige ou des bâtiments à usage commercial. La réhabilitation de l’Hôtel Belinga à Makokou, l’hôtel des Affaires étrangères, celle annoncée de la Cité de la Démocratie à Libreville, ou encore les projets de cités administratives et de tours institutionnelles inscrits dans les lois de finances récentes interrogent moins leur légalité que leur pertinence économique dans un contexte de tensions sociales persistantes et de ressources publiques contraintes.
Sur le plan strictement budgétaire, ces projets existent bel et bien dans les documents officiels. Les annexes d’investissement des lois de finances font apparaître, noir sur blanc, des autorisations d’engagement et des crédits de paiement significatifs : plus de 22 milliards de fcfa pour un projet de tour administrative à la Baie des Rois, près de 28 milliards de fcfa pour la réhabilitation et la construction de bâtiments administratifs, environ 9,5 milliards de fcfa pour une cité administrative derrière Mbolo, ou encore 31 milliards de fcfa pour des immeubles administratifs à la Cité Émeraude. Leur présence budgétaire ne fait donc pas débat ; c’est leur hiérarchisation qui pose question.
Il faut dire que derrière ces lignes, une interrogation de fond demeure : l’État doit-il immobiliser des dizaines de milliards de fcfa dans des actifs immobiliers à vocation commerciale, là où le secteur privé pourrait, en théorie, jouer ce rôle ? En économie publique, l’intervention directe de l’État se justifie classiquement dans les domaines à fortes externalités positives ou à faible rentabilité privée, santé, éducation, sécurité, infrastructures de base. L’hôtellerie, l’immobilier de bureaux ou les complexes administratifs de standing relèvent, eux, d’activités où le capital privé sait investir, gérer et optimiser le risque.
La comparaison régionale est éclairante à ce sujet. Au Rwanda, l’État a longtemps privilégié des partenariats public-privé (PPP) pour le développement hôtelier et immobilier, limitant son exposition financière directe tout en jouant un rôle d’ensemblier. Au Ghana, la stratégie repose davantage sur la mise à disposition de foncier, la stabilité réglementaire et l’attraction d’investisseurs, l’État évitant d’être à la fois régulateur, financeur et exploitant. Même logique au Sénégal, où les grands projets immobiliers et hôteliers structurants sont majoritairement portés par des consortiums privés, parfois avec un appui public ciblé, mais rarement en maîtrise d’ouvrage étatique intégrale.
Au Gabon par contre, l’accumulation de projets financés directement par le budget public alimente un sentiment d’omniprésence de l’État dans des segments économiques concurrentiels. Cette posture brouille les signaux adressés aux investisseurs : comment attirer le capital privé lorsque l’État devient lui-même promoteur, bailleur et parfois futur gestionnaire d’actifs commerciaux ? Si l’on peut en apporter la démonstration, cet ensemble d’éléments n’est pas de nature à améliorer le climat des affaires. Il renforce au contraire l’idée d’un État qui capte des ressources rares pour des chantiers que le secteur privé pourrait porter, au détriment d’investissements plus structurants pour la compétitivité, l’emploi et la confiance économique.











