Libreville est une ville sous hypnose, bercée par le ronronnement lointain des turbines de Karpowership. Le gouvernement vient de débloquer en urgence 8 milliards de fcfa pour régler une énième facture à l’opérateur turc. Ce n’est pas une transaction commerciale classique, c’est une rançon de survie. Sans ce chèque, les navires-centrales basés au large de la capitale coupent le flux, et Libreville replonge dans le Moyen-âge en moins de cinq minutes.
Un pays pétrolier et gazier est incapable de s’éclairer seul. Nous avons délégué notre souveraineté lumineuse à une société privée étrangère. Chaque mois, le Gabon subit un chantage poli : payez ou restez dans le noir. C’est l’aveu d’échec le plus cinglant de trente ans de politique énergétique. On a préféré louer des solutions précaires à prix d’or plutôt que de construire des infrastructures durables.
Le coût du kilowattheure produit par ces bateaux est astronomique par rapport à une centrale hydroélectrique. On brûle littéralement le budget de l’État dans des moteurs thermiques flottants. Ces 8 milliards auraient pu financer la rénovation de deux barrages, mais ils ont servi à acheter 30 jours de tranquillité sociale. C’est la gestion de l’urgence permanente, une stratégie de court terme qui nous mène droit au mur budgétaire.
Pourquoi personne ne proteste ? Parce que personne ne veut du noir. Le gouvernement utilise la peur du délestage pour justifier ces dépenses somptuaires. C’est un cercle vicieux : plus on paye les Turcs, moins on a d’argent pour investir dans nos propres centrales. Et moins on investit, plus on devient dépendants des Turcs. La boucle est bouclée, et elle ressemble fort à une camisole de force énergétique.
À terme, si un incident diplomatique survient ou si le pays fait défaut sur un paiement, c’est le « black-out » total. On a mis les clés de notre économie (banques, ports, hôpitaux) entre les mains d’un capitaine de navire étranger. Le chantage à la bougie n’est pas une fatalité, c’est le résultat d’un choix délibéré de facilité qui nous coûte aujourd’hui notre indépendance réelle.














