Les récentes difficultés d’Eramet font l’effet d’un coup de tonnerre pour le Gabon. Le 19 février 2026, le groupe minier français a publié des résultats annuels catastrophiques pour l’exercice 2025 avec une perte nette de 477 millions d’euros, contre un bénéfice de 14 millions en 2024, un chiffre d’affaires en recul de 7 % à 3,155 milliards d’euros, et une dette nette qui dépasse désormais 1,9 milliard d’euros à fin décembre 2025. Pour couronner le tout, Eramet a annoncé le gel de ses dividendes pendant deux ans et une recapitalisation d’urgence de 500 millions d’euros, dont le principe a été convenu avec ses deux actionnaires de référence : la famille Duval (37 % du capital) et l’État français (27 %).
Cette tempête financière survient dans un contexte de gouvernance déjà profondément fragilisé. Début février 2026, le conseil d’administration a mis fin avec effet immédiat au mandat de Paulo Castellari, directeur général en poste depuis mai 2025 seulement, pour « divergences sur les modes de fonctionnement » et un « problème de méthode » dans les processus de décision. La présidente du conseil, Christelle Bories, qui avait elle-même occupé la fonction de PDG avant l’arrivée de Castellari, a repris la direction générale à titre intérimaire.
Quelques jours plus tard, rebelote : le directeur financier Abel Martins-Alexandre, arrivé en septembre 2025, a été lui aussi mis en retrait le temps d’une enquête interne sur ses méthodes de gestion. En quelques semaines, Eramet s’est ainsi retrouvé sans directeur général permanent ni directeur financier, dans une situation que l’analyste d’AlphaValue Varun Sikka a qualifiée d’« exode soudain du PDG et du directeur financier ». Les mesures prises pour redresser la barre ne se sont pas faites attendre, notamment réduction draconienne des capex de 30 à 40 %.
Pas d’interlocuteur clairement identifié
Mais, cette double crise tombe au pire moment pour le Gabon, qui attend d’Eramet des engagements fermes et concrets. Le 30 mai 2025, le président Brice Clotaire Oligui Nguema avait annoncé « l’interdiction formelle, à compter du 1er janvier 2029, de l’exportation du manganèse brut », ressource stratégique dont le Gabon est le deuxième producteur mondial avec plus de 20 % des parts de marché. La Compagnie Minière de l’Ogooué (Comilog), filiale d’Eramet à hauteur de 63,7 % et opératrice de la plus grande mine de manganèse du monde à Moanda, est directement au cœur du dispositif. En 2025, 7 millions de tonnes de minerai y ont été extraites, dont la grande majorité encore exportée à l’état brut vers la Chine, l’Europe et l’Inde.
Eramet, en juin 2025, avait pris note de l’annonce du gouvernement gabonais dans un communiqué mesuré, s’engageant à travailler « dans un esprit de partenariat constructif et de respect mutuel ». Paulo Castellari avait même été reçu par le président Oligui Nguema, et la Comilog s’était engagée à transformer localement 2 millions de tonnes de minerai en alliage. Des promesses qui, depuis le licenciement de Castellari, restent sans interlocuteur clairement identifié.
La fermeté de Libreville n’a pas faibli depuis. En marge de la conférence Mining Indaba au Cap, le 11 février 2026, le ministre des Mines Sosthène Nguema Nguema a été on ne peut plus explicite : 2029 est une date butoir « non négociable ». Il a balayé d’avance toutes les excuses potentielles, y compris les pénuries d’électricité régulièrement évoquées comme obstacle à l’industrialisation.
9,4 millions de tonnes de manganèse exportés en 2024
Il faut dire que derrière cette exigence, les enjeux sont considérables. En 2024, le Gabon a exporté 9,4 millions de tonnes de manganèse, en recul de 5,3 % sur un an, et 80 % de cette production est encore partie à l’état brut. Le gouvernement a constitué une Commission interministérielle de suivi pour coordonner les ministères des Mines, de l’Économie, de l’Industrie et des Infrastructures. L’ambition affichée dépasse donc la simple valorisation minière. Il s’agit donc avant tout de créer des emplois qualifiés, consolider les recettes fiscales, maîtriser les chaînes de valeur technologique et ancrer une véritable souveraineté industrielle. La demande mondiale pousse d’ailleurs dans ce sens.
Si la sidérurgie absorbe encore 95 % de la consommation mondiale de manganèse, le segment des batteries pour véhicules électriques connaît la croissance la plus rapide. La question est donc posée sans ambages : un groupe Eramet sous perfusion financière, sans DG permanent, contraint de réduire ses investissements de 40 % et de vendre des actifs, sera-t-il en mesure de financer dans les trois prochaines années la transformation industrielle massive qu’implique l’échéance de 2029 ? Pour le Gabon, la crise d’Eramet révèle une dépendance structurelle à un partenaire unique qui reste, pour l’heure, son premier employeur privé avec plus de 10 400 emplois directs.













