La crise qui paralyse l’éducation nationale est souvent présentée comme un problème de ressources. Pourtant, une lecture attentive des dépenses publiques montre que le cœur du sujet est ailleurs : dans les arbitrages. Alors que l’État s’engage à hauteur d’environ 26 milliards de fcfa par an pour régulariser 3 000 enseignants et ouvrir 300 postes budgétaires, d’autres lignes de dépenses, parfaitement légales, mais hautement discrétionnaires, continuent de peser sur les finances publiques.
Le décret n°0861/PR/MBCPFP du 28 octobre 2013, toujours en vigueur, autorise jusqu’à 95 millions de fcfa pour un seul véhicule de commandement destiné au Président de la République, et entre 46 et 60 millions de fcfa pour de nombreux hauts responsables (membres du gouvernement, présidents d’institutions, gouverneurs, chefs de missions diplomatiques).
À ce coût d’acquisition s’ajoutent entretien, carburant, assurances, chauffeurs et renouvellements fréquents, ce qui transforme chaque véhicule en charge pluriannuelle. À l’échelle de quelques dizaines de bénéficiaires, l’addition se chiffre en plusieurs milliards de fcfa par an, sans impact direct sur la productivité économique ou sociale.
De l’autre côté, depuis plus de deux décennies, le Gabon a vu se succéder plusieurs fondations liées aux Premières Dames, officiellement dédiées à l’action sociale, à la santé ou à l’éducation. Si leur utilité sociale est régulièrement mise en avant, leur coût réel pour les finances publiques reste difficile à établir de manière consolidée, même si depuis 2024 on évoque le montant de 4 milliards de fcfa pour les fondations actuelles.
Ces structures bénéficient de dotations indirectes de l’État (logistique, bâtiments, personnel), de financements para-publics via des entreprises publiques ou partenaires et parfois de lignes budgétaires éclatées dans différents ministères. Selon des estimations issues de documents budgétaires passés et d’enquêtes parlementaires antérieures, certaines fondations ont mobilisé plusieurs centaines de millions de fcfa par an, parfois davantage lors de campagnes nationales. Autant de montants qui, cumulés sur plusieurs exercices, dépassent largement le coût annuel de la régularisation de centaines d’enseignants.
Avec 25 776 agents et une masse salariale de 205,1 milliards de fcfa, l’Éducation nationale représente déjà un pilier de la dépense publique et pour l’avenir du pays. Pourtant, les enseignants concernés par les régularisations réclament avant tout l’application de droits existants, non des privilèges nouveaux. À titre de comparaison, le coût annuel de la régularisation de 3 000 enseignants (environ 24 milliards de fcfa) équivaut : à 250 véhicules de commandement à 95 millions de fcfa sur une poignée d’années.
La question posée par la crise actuelle n’est donc pas celle de la capacité financière de l’État, mais de ses priorités économiques. Investir dans la stabilisation administrative des enseignants, c’est sécuriser le capital humain, réduire la conflictualité sociale et limiter la fuite vers l’enseignement privé. À l’inverse, maintenir un train de vie administratif élevé tout en appelant à la rigueur nourrit un sentiment d’injustice économique.
La crise de l’éducation révèle une vérité budgétaire qui dérange : les problèmes des enseignants, socle de tout développement, sont solvables. Ils exigent non pas des miracles financiers, mais des arbitrages structurants, assumés politiquement, entre dépenses de prestige et investissements humains durables.













