Un arrêté interministériel signé le 10 février 2026 durcit le recouvrement des cotisations sociales au Gabon. Désormais, tout dirigeant d’entreprise débitrice envers la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) est interdit de quitter le territoire national tant que sa situation n’est pas régularisée. Présentée comme un instrument légal de contrainte, la décision intervient dans un contexte où le pays affiche une volonté affirmée de renforcer son attractivité économique.
Alors que la CNSS, autrefois en situation de surliquidité, traverse aujourd’hui des tensions financières, les autorités entendent envoyer un signal ferme aux employeurs en défaut. L’objectif est de garantir la pérennité des prestations sociales et d’assurer le paiement des pensions du secteur privé.
Un outil coercitif assumé au nom de l’intérêt général
L’arrêté n°000007/MASPEF/MIS/MDN, signé par les ministères en charge des Affaires sociales, de l’Intérieur et de la Défense nationale, s’appuie sur le Code de la sécurité sociale, le Code du travail ainsi que sur les engagements communautaires issus de la Cipres. Il interdit formellement toute sortie du territoire aux dirigeants concernés, sauf apurement intégral des dettes sociales.
Pour la direction générale de la CNSS, la mesure n’a rien d’exceptionnel. Son directeur général, Olivier Rebienot Pellegrin, a déclaré sur les ondes de Radio France internationale (RFI) : « Par le passé, elle existait mais a été très peu appliquée. C’est une mesure coercitive qui ne concerne que le recouvrement forcé. Une entreprise à jour de ses cotisations n’a rien à craindre », précisant que l’objectif n’est pas de pénaliser l’activité économique mais de corriger des pratiques qui fragilisent durablement la Caisse.
Liberté de circulation et perception du risque pays
Dans le même esprit, le secrétaire permanent de la Fédération des syndicats des travailleurs des pays affiliés à la Cipres (FESTAC), Richard Ndi Bekoung, a estimé dans les colonnes de L’Union que l’arrêté respecte le principe de proportionnalité. « La mesure ne remet pas en cause la liberté de circulation, dès lors que la restriction est temporaire, justifiée par un objectif d’intérêt général et levée dès l’acquittement des cotisations. L’intérêt général ici est la protection sociale », a-t-il affirmé.
Cependant, au sein du patronat, les inquiétudes persistent. Plusieurs chefs d’entreprise considèrent qu’une interdiction administrative de quitter le territoire, même ciblée, peut être perçue comme une atteinte aux libertés individuelles et comme un facteur d’incertitude juridique. Selon nos confrères du quotidien L’Union, certains acteurs redoutent un impact négatif sur l’attractivité économique, notamment pour les dirigeants non-résidents ou pour les entreprises engagées dans des activités nécessitant des déplacements fréquents à l’international.
Le PNCD face à l’épreuve de la crédibilité
Ces interrogations interviennent alors que le Gabon a fixé des objectifs économiques ambitieux. Le Plan national de croissance et de développement (PNCD) 2026-2030, officiellement présenté le 23 juillet 2025 à Libreville, visait un taux de croissance d’environ 10 % par an à moyen terme. Pour financer cette transformation structurelle, les autorités entendaient mobiliser près de 10 000 milliards de francs fcfa, soit environ 15,2 millions d’euros.
La réussite d’un tel programme suppose une mobilisation massive de capitaux, notamment étrangers (IDE). Dans cette perspective, la stabilité réglementaire, la prévisibilité des décisions administratives et la garantie des libertés économiques constituent des variables déterminantes. Toute mesure susceptible d’être interprétée comme restrictive peut influencer la perception du risque pays et peser dans les arbitrages des investisseurs internationaux.
Entre justice sociale et climat des affaires
Les autorités défendent un instrument de justice sociale destiné à protéger les travailleurs et à sécuriser les droits des retraités. Le message est clair : le respect des obligations sociales n’est plus optionnel. Reste que l’application concrète de l’arrêté sera scrutée avec attention.
Entre impératif de protection sociale et nécessité de préserver un environnement compétitif pour les affaires, l’équilibre demeure fragile. Au moment où le Gabon ambitionne d’accélérer sa croissance et d’attirer des financements substantiels, la cohérence entre discipline interne et attractivité externe apparaît comme un enjeu stratégique majeur.













