Depuis le 17 février 2026, le Gabon vit une expérience radicale : l’extinction des réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire. Présentée par la Haute autorité de la communication (Hac) comme une mesure de protection contre les contenus nuisibles, cette décision soulève une question de fond. Peut-on prétendre protéger l’ordre public en coupant l’un des principaux espaces d’expression, d’information et d’activité économique du pays ?
La prolifération de fausses informations, de discours haineux et de manipulations numériques est une réalité. Je l’ai rappelé dans mon premier éditorial sur le sujet. Aucun pays n’est épargné. Les autorités gabonaises, en invoquant la nécessité de préserver la stabilité nationale, s’inscrivent dans un discours sécuritaire désormais classique dans de nombreux États. Mais entre la régulation des abus et la fermeture totale des plateformes, le saut est considérable. La suspension généralisée ressemble moins à une opération de chirurgie ciblée qu’à une amputation numérique.
Une décision aux allures de punition économique collective
En coupant les réseaux sociaux, ce ne sont pas seulement les auteurs de contenus problématiques qui sont touchés. Ce sont des centaines de milliers d’usagers ordinaires : commerçants, étudiants, journalistes, familles, entrepreneurs, associations.
Les réseaux sociaux ne sont plus de simples espaces de divertissement. Ils sont devenus, au Gabon comme ailleurs, des infrastructures économiques et sociales. Des PME y vendent leurs produits, des travailleurs indépendants y trouvent leurs clients, des médias y diffusent leurs contenus, des familles y maintiennent le lien avec la diaspora. La suspension générale revient donc à priver toute une population d’outils devenus essentiels à la vie quotidienne.
Un choc économique silencieux, une économie numérique aux arrêts
Le coût réel de cette décision ne se mesure pas seulement en termes politiques, mais aussi économiques. Une part croissante des échanges commerciaux au Gabon s’effectue via WhatsApp, Facebook, YouTube, Tiktok ou Instagram. Pour de nombreux acteurs du secteur informel et même formel, ces plateformes remplacent la boutique physique, la publicité traditionnelle, le service client, et parfois même le système de paiement. En quelques heures, des milliers de petites activités ont été paralysées et cela fait déjà plus de 24 heures. Des commandes annulées, des campagnes publicitaires interrompues, des services inaccessibles. Une économie entière, discrète mais dynamique, s’est retrouvée brutalement à l’arrêt.
Une atteinte directe à la circulation de l’information
Dans un pays où l’accès aux médias traditionnels est souvent limité ou centralisé, les réseaux sociaux constituent un espace de pluralisme et de diffusion alternative de l’information. Leur suspension produit plusieurs effets, notamment la réduction du débat public, la difficulté pour les médias indépendants d’atteindre leur audience et la disparition des canaux d’alerte citoyenne. À court terme, cette coupure peut donner l’illusion d’un apaisement. Mais à long terme, elle nourrit un sentiment de méfiance et de frustration envers un régime qui prétendait lui apporter plus de liberté et de dignité.
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Dans un monde où l’économie numérique est devenue un indicateur de modernité et d’attractivité, suspendre les réseaux sociaux envoie un message contradictoire aux partenaires internationaux. Les nombreuses tentatives de sauver les meubles à travers une communication dispersée n’y changera rien. Pour les investisseurs et les entreprises étrangères, une telle décision peut être interprétée comme un signe d’instabilité institutionnelle, une incertitude réglementaire ou une fragilité de l’environnement numérique. Chaque coupure numérique fragilise la crédibilité du pays dans les classements internationaux liés à la gouvernance, aux libertés publiques et à l’attractivité économique.
Une mesure techniquement contournable
Comme dans de nombreux pays ayant tenté des coupures similaires, la suspension des réseaux sociaux ne supprime pas totalement leur usage. Les utilisateurs les plus informés recourent aux VPN et autres outils de contournement. Résultat des courses, les contenus continuent de circuler, les rumeurs persistent, mais seuls les citoyens ordinaires et les petits acteurs économiques restent réellement pénalisés. La mesure frappe donc davantage les plus vulnérables que les véritables diffuseurs de contenus problématiques dont parle la Haute autorité de la communication.
Le risque d’un précédent dangereux
La suspension généralisée des réseaux sociaux pose une question de principe. Si une telle décision devient un outil de gestion des crises, elle peut s’installer comme un réflexe politique. Or, chaque coupure banalise la restriction des libertés numériques, fragilise la confiance entre citoyens et institutions et installe l’idée que le silence peut remplacer le débat.
La lutte contre la désinformation et les contenus nuisibles est un impératif légitime. Mais la suspension totale des réseaux sociaux constitue une réponse disproportionnée aux effets collatéraux considérables. En voulant rétablir l’ordre, la décision du 17 février 2026 risque surtout de produire l’effet inverse : affaiblir l’économie numérique, restreindre l’accès à l’information et éroder la confiance des citoyens. Car dans une société connectée, couper les réseaux sociaux ne fait pas disparaître les tensions. Cela les déplace, les dissimule, ou les amplifie ailleurs. Et, souvent, à un coût bien plus élevé que celui du désordre initial. La HAC l’a-t-elle prévu ?













