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« Tout sauf les Fang » : quand l’ethnie fragilise la nation gabonaise

le coup de coeur

Ferdinand DEMBA
Ferdinand DEMBAhttp://www.insidenews241.com
Passionné de lettres et désormais de chiffres, FD est le directeur de publication d’Inside News241. Journaliste de métier et de convictions, lui et son équipe sont au service d’une information objective, d’utilité publique et au service de la vérité.

Et si on en parlait sous la Ve République ? Le slogan « Tout sauf les Fang » (TSF), apparu publiquement lors de l’élection présidentielle de 2009, n’est pas une simple provocation électorale. Il cristallise une crise plus profonde : celle de l’intégration ethnique dans la construction du lien social au Gabon. À travers ce mot d’ordre, une partie de la classe politique a réactivé une opposition ancienne entre les Fang et les autres groupes, appelés « Bilop », révélant la persistance d’une lecture communautaire du pouvoir qui fragilise l’idée même de nation.

Selon l’analyse d’Emmanuelle Nguema Minko, sociologue et enseignante, ce sentiment anti-Fang plonge ses racines dans la période coloniale. Arrivés tardivement au Gabon au XIXᵉ siècle, les Fang se sont rapidement étendus sur une large partie du territoire, jusqu’à occuper exclusivement le Woleu-Ntem et à être fortement implantés dans plusieurs autres provinces. Cette expansion rapide a nourri, chez les autres communautés, l’image d’un peuple « envahisseur », soupçonné d’hégémonie et porteur de pratiques violentes, stéréotypes qui se sont durablement ancrés dans l’imaginaire collectif.

Un phénomène amplifié depuis la colonisation

La colonisation française a amplifié ces représentations. Les leaders politiques fang furent souvent décrits comme « barbares » ou « dangereux », tandis que les candidats issus d’autres ethnies étaient présentés comme plus « civilisés ». Paradoxalement, ce sont pourtant deux figures fang majeures, Léon Mba et Jean-Hilaire Aubame, qui ont dominé la scène politique de la fin de l’époque coloniale et conduit le pays à l’indépendance, renforçant l’idée, chez leurs adversaires, d’une prise de pouvoir par un groupe perçu comme extérieur à l’ordre social établi.

Après l’indépendance, les divisions internes entre dirigeants fang, notamment le coup d’État de 1964, ont consolidé leur image de peuple politiquement instable et dangereux. La montée au pouvoir d’Omar Bongo, non-Fang, s’est alors accompagnée d’une stratégie visant à contenir cette influence par une répartition ethno-régionale des postes clés, tout en entretenant la méfiance envers les élites fang. Le pouvoir central s’est construit sur un équilibre fragile : intégrer les Fang pour éviter leur révolte, mais les tenir à distance du sommet de l’État.

Le monopartisme en a mis une couche supplémentaire

Sous le monopartisme, cette logique s’est durcie. La majorité des figures de l’opposition provenaient des régions fang, ce qui a permis au régime de présenter toute contestation comme une manœuvre communautaire plutôt que comme un désaccord politique. Arrestations, disparitions et répression d’intellectuels ont renforcé l’association entre « opposition » et « ethnie fang », transformant une rivalité politique en fracture identitaire durable.

L’ouverture démocratique des années 1990 n’a pas totalement rompu avec cette grille de lecture. Si des alliances transethniques ont émergé, le discours selon lequel les Fang constitueraient une menace pour la stabilité du pays a continué de circuler. L’épisode de 2009 marque un retour brutal de cette rhétorique : le slogan TSF est utilisé pour barrer la route à André Mba Obame, candidat fang et ancien ponte du régime Bongo, perçu comme capable de rassembler au-delà de sa communauté, et donc dangereux pour l’ordre politique établi.

Existence d’une aspiration réelle à dépasser les clivages ethniques

Pourtant, les mobilisations populaires qui ont suivi sa mort en 2015, puis le soutien massif des provinces fang à un candidat non-fang, Jean Ping,  lors de la présidentielle de 2016, ont montré l’existence d’une aspiration réelle à dépasser les clivages ethniques. Ces moments ont laissé entrevoir une autre possibilité : celle d’un choix politique fondé sur des programmes et des convictions plutôt que sur l’origine communautaire.

L’auteure conclut que le problème central n’est pas l’ethnie fang en elle-même, mais l’échec d’un modèle de gouvernance fondé sur la simple distribution communautaire du pouvoir. En réduisant la politique à un jeu d’équilibres ethno-régionaux, l’État gabonais a négligé la reconnaissance mutuelle, la justice et la compétence comme fondements du vivre-ensemble. Le sentiment anti-Fang devient ainsi le symptôme d’une crise plus large : celle d’une nation encore inachevée, où l’appartenance citoyenne peine à primer sur l’identité ethnique.

Emmanuelle Nguema Minko est maître-assistant CAMES en anthropologie et en sociologie du politique. Chercheure rigoureuse, elle s’est imposée comme l’une des voix les plus structurantes de l’analyse contemporaine du fait politique et social au Gabon. Elle compte à son actif deux ouvrages et une vingtaine d’articles scientifiques publiés dans des revues académiques spécialisées, consacrés notamment à la gouvernance, aux dynamiques identitaires, au pluralisme culturel et aux formes africaines de l’État moderne. Ses travaux sont régulièrement mobilisés dans les débats universitaires sur les rapports entre pouvoir, culture et société en Afrique centrale.

Retrouvez l’intégralité de son analyse ici 

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