Le phénomène de privatisation silencieuse des services publics d’eau potable est devenu une réalité au Gabon, où une part croissante de la population s’est tournée vers des solutions privées face à l’incapacité de l’État à garantir un accès régulier et fiable à l’eau. Avec le déficit causé par la Societé d’énergie et d’eau du Gabon (Seeg), les cubitainers, qui se revendent jusqu’à 15 000 fcfa l’unité (1 000 litres) au lieu des 400 fcfa prévus par l’Etat dans le cadre du service public, sont devenus un produit phare dans certains quartiers de Libreville et des villes voisines. Ce marché, qui a émergé sous l’effet de la crise des infrastructures publiques, a permis à plusieurs acteurs privés de se positionner comme fournisseurs d’eau là où l’État ne parvient plus à assurer un service constant.
Les cuves de stockage et surpresseurs, qui coûtent entre 100 000 et 200 000 fcfa, sont devenus des investissements indispensables pour les foyers et commerces qui cherchent à se prémunir contre les coupures d’eau. Ces équipements, qui permettent de stocker l’eau pour des périodes de pénurie, représentent une part importante des dépenses supplémentaires auxquelles les ménages doivent faire face. Ces solutions alternatives, bien que fonctionnelles à court terme, ne sont pas sans coût : l’achat, la maintenance et l’installation de ces équipements peuvent atteindre des sommes considérables, surtout pour les foyers les moins dotés financièrement.
En parallèle, les forages domestiques, qui coûtent entre 3 et 8 millions de fcfa, se développent rapidement dans les zones urbaines et semi-urbaines. Ces installations privées permettent de garantir un approvisionnement en eau régulier et de contourner les lacunes du réseau public. Cependant, cette privatisation de l’accès à l’eau crée une fracture sociale importante, où les populations les plus vulnérables, incapables de financer de telles installations, restent dépendantes d’un réseau public défaillant.

Ce phénomène de privatisation silencieuse du service public de l’eau, alimenté par la crise des infrastructures, permet à des entrepreneurs privés de réaliser des profits considérables. Les entreprises de forage, les distributeurs d’eau minérale et les vendeurs de cuves et pompes connaissent une croissance explosive, générant des revenus bien supérieurs à ceux des opérateurs publics. Toutefois, cette dynamique génère également des inégalités croissantes, car ceux qui ne peuvent pas se permettre de payer pour ces solutions doivent vivre avec les conséquences de l’insuffisance des services publics.
Le marché parallèle de l’eau, estimé à 15 à 25 milliards de fcfa par an, pose la question de la soutenabilité à long terme de ce système informel. Le coût pour l’État de rétablir un service public digne de ce nom est gigantesque, mais la privatisation actuelle, bien que partielle, ne fait qu’aggraver la situation. Le défi est désormais de savoir si le Gabon sera capable de restaurer une gestion publique efficace ou si l’économie parallèle continuera de croître, rendant l’eau accessible uniquement à ceux qui peuvent se permettre de l’acheter.













