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« Ne me prends pas pour un Bakota » : ce poison silencieux qui s’insinue dans les gestes et les paroles au Gabon

le coup de coeur

Ferdinand DEMBA
Ferdinand DEMBAhttp://www.insidenews241.com
Passionné de lettres et désormais de chiffres, FD est le directeur de publication d’Inside News241. Journaliste de métier et de convictions, lui et son équipe sont au service d’une information objective, d’utilité publique et au service de la vérité.

Je suis Kota‑Kota ou Mokota. Je viens d’un village dont les habitants ne figurent sur aucune autre partie de la carte du Gabon : Junckville (Bangagnet pour les autochtones), situé à 63 km de Ndjolé, au cœur du Moyen‑Ogooué, où résonne encore la mémoire des Membè, peuples fondateurs du Bwété (Bwiti, Doua, Diyandzi, etc.). Oui, nous n’avons qu’un village sur toute l’étendue du territoire national. Ma langue, le Dikota, tirée de l’Ikota et du Ghepindzi, vacille. Mon peuple se tient à mi‑chemin entre le Kota et l’Apindji, deux ethnies appartenant à deux groupes distincts, et chaque mot que nous perdons est une part de nous qui disparaît, car nos locuteurs s’amenuisent. On peut effacer des bâtiments, on ne peut pas arracher une histoire sans en payer le prix.

Les « Bakota » : une menace pour les ignorants ?

Pourtant, c’est un tout autre sujet qui m’amène à coucher ces quelques lignes. Je voudrais ici rappeler que la violence symbolique, c’est ce poison silencieux qui s’insinue dans les gestes et les paroles et naturalise l’inégalité.

Capture d’écran Facebook.

Ce n’est pas un coup visible, c’est l’invisibilisation, la déqualification de l’existence d’un groupe par l’ironie, la plaisanterie, la tournure légère qui, répétée, devient norme. Le mépris des autres, ce regard qui réduit, cette phrase qui classe, est sa main armée. Quand on rit d’un peuple, quand on utilise sa dignité comme une blague, on l’assomme petit à petit.

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En effet, il suffit d’une expression pour illustrer la mécanique : « Tu nous prends pour des Bakotas ? » Formule devenue tristement célèbre, lancée à la volée par des gens qui croient plaisanter et qui font, en réalité, discrimination quotidienne. À force d’être rabâchée, la phrase banalise l’image du Kota comme naïf, illettré, inférieur. C’est ce que produit la violence verbale banalisée : elle transforme l’insulte en routine et la routine en norme sociale. Le verbe sature, et la dignité se fragmente. Certains en viennent même à être surpris que tu sois beau et grand, belle et intelligente. Quand nos expériences deviennent les normes, on retourne aux théories qui ont forgé le racisme en Occident : l’ignorance et l’étroitesse d’esprit en étaient les causes premières.

Les conséquences dépassent l’offense individuelle

Pour mesurer l’outrage, prenons la métaphore qui dérange : imaginez qu’on prenne votre mère pour symbole d’un déshonneur (prostituée par exemple) et qu’on vous lance, en guise de trait d’esprit, « tu me prends pour ta mère ? » Même si votre mère n’est rien de ce qu’on insinue, comment le prendriez‑vous ? Le silence, la gêne, l’ire… tout cela est légitime. La comparaison montre la violence : l’affront rejoint l’intime, il humilie non seulement une image mais un lien humain fondamental.

Capture d’é ran Facebook 2.

Par ailleurs, les conséquences dépassent l’offense individuelle. Quand une communauté est rabaissée par des phrases banales, le vivre‑ensemble se fissure. La méfiance croît, les ponts se lézardent, et la parole publique se normalise autour d’un récit qui n’inclut plus tout le monde. Les jeunes se taisent, les anciens se replient, la langue meurt plus vite encore, et avec elle, un pan de savoirs, de rites, de mémoire collective. Ce n’est pas seulement une perte culturelle : c’est une fracture sociale.

Le respect n’est pas négociable !

Enfin, le respect n’est pas négociable. Le respect commence par le soin des mots. Refuser la plaisanterie qui humilie, nommer la violence symbolique quand elle surgit, restituer à chaque communauté la place et la dignité qui lui reviennent : voilà les gestes concrets du vivre‑ensemble. Pour Junckville (Bangagnet), pour les locuteurs du Dikota, pour les Ogivins, précisément pour les Bakotas, et pour tous ceux qu’on ridiculise d’un haussement d’épaules, il faut tenir ferme. Nous ne sommes pas une formule qu’on jette à la volée. Nous sommes des êtres humains. Le respect n’est pas négociable.

Ferdinand Demba

Citoyen gabonais, Mokota (Kota-Kota) de Junckville (Bangagnet)

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