L’ascension fulgurante de BGFIBank, dont le total bilan vient de franchir le cap des 7 428 milliards de fcfa, place désormais l’institution dans la catégorie très fermée, mais risquée, des banques « trop grandes pour faire faillite ». Au Gabon, ce statut de titan crée un paradoxe saisissant : la réussite exceptionnelle du champion national devient sa propre vulnérabilité. En dépassant la taille du budget de l’État, la banque n’est plus un simple acteur du marché ; elle est devenue le marché lui-même, rendant l’économie gabonaise organiquement dépendante de sa seule trajectoire financière.
Le concept de Too Big to Fail, implique qu’en cas de défaillance, l’impact sur l’économie réelle serait si dévastateur que l’État serait contraint d’intervenir pour éviter un effondrement systémique. Or, dans le cas présent, l’asymétrie est préoccupante : avec un bilan qui surpasse les ressources propres du Trésor Public, le Gabon aurait-il seulement les moyens de sauver son géant en cas de crise majeure ? Cette puissance inversée place le régulateur dans une position de faiblesse, où la surveillance prudentielle pourrait être émoussée par la crainte de déstabiliser un pilier aussi massif.
Cette concentration extrême des actifs entre les mains d’un seul groupe engendre également un risque de « sélection adverse » pour le développement national. En dominant les secteurs stratégiques comme l’énergie et les mines, BGFIBank détient un droit de veto informel sur les grandes orientations économiques du pays. Si la stratégie de la banque vient à diverger des priorités de développement de l’État, ou si elle décide de restreindre ses engagements pour assainir son propre bilan, c’est l’ensemble de la machine économique qui se retrouve grippée, faute d’alternatives crédibles de même envergure.
Sur le plan de la gouvernance, le gigantisme de BGFIBank pose la question de l’indépendance des institutions de contrôle. Face à un acteur qui mobilise 45 milliards de fcfa en une seule opération boursière et qui distribue près de 37 milliards de dividendes, les mécanismes de régulation de la COBAC sont mis à rude épreuve. Le risque est de voir s’installer une forme de « capture réglementaire », où le poids politique et économique du banquier finit par influencer les règles censées le discipliner, créant une zone d’ombre où l’audace commerciale pourrait l’emporter sur la prudence nécessaire.
Si le projet « BGFI 2030 » affiche des ambitions mondiales, il doit impérativement s’accompagner d’une réflexion sur la déconcentration du risque. Pour le Gabon, la présence d’un tel mastodonte est une fierté qui ne doit pas se transformer en une prison dorée. La solidité affichée aujourd’hui ne doit pas occulter la nécessité vitale de diversifier le paysage bancaire national, car dans l’histoire financière mondiale, aucune institution, aussi colossale soit-elle, n’est totalement à l’abri d’un retournement de cycle. Le défi est désormais de protéger l’État de sa propre banque.














