Alors que les rapports d’exécution budgétaires se font toujours attendre, la Direction générale du Budget et des Finances Publiques est, de loin, l’autorité contractante la plus présente dans la liste des marchés attribués à Luxury Car. Entre 2021 et 2024, la DGBFIP ou son ministère de tutelle apparaît sur au moins quatre marchés distincts : 432 millions de fcfa pour neuf véhicules destinés aux gouverneurs de province en 2021, 646,4 millions pour douze véhicules spécifiques en septembre 2022, 747,4 millions pour quarante véhicules en décembre 2022, et 3,96 milliards pour cent quarante-quatre véhicules en avril 2024. Le cumul dépasse 5,785 milliards de fcfa, soit près de 38 % du total attribué à Luxury Car sur la période.
L’ironie institutionnelle est saisissante. La DGBFIP est précisément l’organe chargé de la programmation, de l’exécution et du contrôle de la dépense publique gabonaise. C’est elle qui fixe les plafonds de dépense, qui valide les engagements budgétaires et qui est censée incarner la rigueur dans la gestion des deniers de l’État. Le fait qu’elle soit aussi le principal donneur d’ordres d’un système d’entente directe répété, concentré sur un seul attributaire, pour des montants croissants, constitue une contradiction que ses propres circulaires budgétaires auraient du mal à justifier.
La progression des montants est particulièrement révélatrice. Entre le premier marché de 2021 (432 millions) et celui d’avril 2024 (3,96 milliards), le montant unitaire a été multiplié par neuf en l’espace de trois ans, pour un type de commande formellement identique : des véhicules administratifs acquis en entente directe auprès du même fournisseur. Cette trajectoire ne reflète pas simplement l’inflation ou la hausse des prix automobiles mondiaux. Elle traduit une augmentation du volume des commandes et, vraisemblablement, une montée en gamme des véhicules acquis, sans que les critères de ce choix n’aient jamais été rendus publics.
Le marché d’avril 2024, portant sur 144 véhicules pour 3,96 milliards de fcfa, mérite une attention particulière. Approuvé moins de deux mois après un autre marché Luxury Car de 2,001 milliards attribué par la Direction générale des Impôts, il s’inscrit dans une concentration de dépenses automobiles sans précédent sur le premier semestre 2024. À eux deux, ces marchés représentent près de 6 milliards de fcfa dépensés en l’espace de six semaines, tous deux en entente directe, tous deux attribués à Luxury Car, tous deux relevant du même périmètre ministériel des finances publiques.
La question que pose ce dossier n’est pas celle de la légalité formelle des marchés, dont la validation par la DGMP atteste l’approbation administrative. Elle est celle de la cohérence entre la mission d’une institution et ses propres pratiques d’achat. Une direction générale chargée de la discipline budgétaire devrait être la première à promouvoir des procédures compétitives, à documenter les critères de sélection de ses fournisseurs et à rendre compte publiquement de l’utilisation de ses dotations en matériels. Ce n’est manifestement pas le modèle qui a prévalu entre 2021 et 2024.














