Le « Plan prévisionnel des délestages du 11 mai 2026 dans le Grand Libreville » est devenu une habitude qui marque un tournant symbolique et inquiétant pour les ménages gabonais. Loin d’être des incidents isolés, les coupures de courant sont désormais planifiées par tranches horaires de deux heures, couvrant l’intégralité de la journée et de la nuit (de 04h45 à 06h30 le lendemain). Cette communication officielle, qui se veut une aide à l’organisation des citoyens, agit en réalité comme l’aveu d’une faillite technique : l’incapacité chronique de l’État à fournir une énergie stable. Le délestage n’est plus une exception liée à une avarie, il devient une norme administrative, une « institutionnalisation » de la pénurie au cœur de la capitale.
Cette situation est d’autant plus frustrante qu’elle intervient après les promesses salvatrices liées à l’arrivée de la société turque Karpowership. Censé être le remède miracle pour combler le déficit énergétique du Grand Libreville, le navire-centrale amarré au large d’Owendo devait faire des délestages un lointain souvenir. Cependant, la réalité sur le terrain contredit les discours optimistes. Malgré cette injection de puissance sur le réseau, le « black-out » planifié persiste, prouvant que l’offre énergétique reste structurellement inférieure à une demande domestique et industrielle en constante augmentation.

Le nœud du problème semble aujourd’hui se déplacer du terrain technique vers le terrain financier. Les relations entre l’État gabonais et le géant turc sont marquées par des tensions récurrentes concernant le règlement des factures. Karpowership, entreprise commerciale avant tout, peine à percevoir son dû en temps et en heure. Cette instabilité financière crée un cercle vicieux : les retards de paiement de la SEEG ou de l’État freinent la pleine exploitation des capacités du navire et refroidissent les partenaires internationaux. Le « sauveur » turc se retrouve ainsi pris en otage par les difficultés de trésorerie chroniques du secteur énergétique gabonais.
Au-delà de la centrale flottante, c’est toute l’infrastructure de la SEEG qui montre ses limites. Les transformateurs vétustes et les réseaux de distribution saturés ne parviennent plus à acheminer l’électricité, même quand celle-ci est produite. Le plan prévisionnel du 11 mai illustre une fragmentation géographique de la pénurie : des zones comme Akébé, Nzeng-Ayong ou Owendo subissent des rotations qui paralysent l’économie locale. Les PME, les ateliers et les commerces de proximité voient leur rentabilité s’effondrer, faute d’une fourniture constante, transformant la capitale en une ville à l’activité intermittente.
L’officialisation de ces calendriers de coupures sonne comme un constat d’échec pour la politique énergétique nationale. Tant que le Gabon ne résoudra pas l’équation du financement de ses fournisseurs (comme Karpowership) et de la modernisation de son réseau de distribution, le délestage restera le quotidien des Librevillois. L’image de ce planning est le reflet d’un pays qui, malgré ses ambitions de développement, est contraint de gérer la pénurie au lieu de piloter la croissance. L’électricité n’est plus un droit de base, mais une ressource rationnée, distribuée au compte-gouttes selon un agenda de crise qui ne dit pas son nom.














