Au Gabon, nous n’avons peut-être plus d’électricité en continu, mais nous avons du talent, et surtout, un sens aigu de l’organisation… du vide. Alors que le Grand Libreville s’enfonce chaque jour un peu plus dans une pénombre rythmée par le vrombissement des groupes électrogènes, la SEEG (Société d’Énergie et d’Eau du Gabon) vient officiellement de créer le métier le plus en vogue de l’année 2026 : l’Infographiste du Chaos.
Et il faut saluer la performance. Là où d’autres pays investissent dans des turbines ou des barrages, nous investissons dans Canva. Le document du 11 mai est un chef-d’œuvre de clarté bureaucratique comme les précédents. Les couleurs sont douces, les polices de caractères sont lisibles, et les petits logos d’horloges nous rappellent avec une ponctualité suisse à quelle heure exacte nous devrons débrancher le frigo. C’est la « dématérialisation » du service public : on n’a plus de courant, mais on a un très beau PDF pour nous expliquer pourquoi.

Imaginez la fiche de poste au siège de la SEEG. On ne cherche plus des ingénieurs électriciens capables de stabiliser le réseau, on cherche des créatifs. Le « Graphic Designer des Délestages » de la SEEG est celui qui doit, avec une précision chirurgicale, découper la ville en quartiers sacrificiels. C’est lui qui choisit si, ce soir, ce sera le tour de Lalala de dîner à la bougie ou si Nzeng-Ayong mérite une immersion totale dans le noir. C’est une responsabilité immense : il dessine la géographie de l’ennui national.
Pendant ce temps, au large d’Owendo, le navire de Karpowership ressemble de plus en plus à une magnifique décoration de Noël éteinte. La centrale flottante, censée nous faire oublier les bougies, semble s’être transformée en une simple station de pompage d’argent public (quand l’État arrive à payer). Les Turcs attendent leurs traites, et nous, nous attendons que le bouton « ON » fonctionne. Mais qu’importe le manque de mégawatts, puisque notre infographiste, lui, est payé à l’heure pour colorier les zones qui vont « sauter ».
Le génie de cette infographie, c’est qu’elle transforme une faillite industrielle en un rendez-vous citoyen. On ne subit plus une panne, on consulte un agenda. Le délestage n’est plus une agression, c’est une « prévision ». On imagine déjà la SEEG remporter un prix de design à l’international pour la régularité de ses publications, à défaut de remporter celui de la satisfaction client. Le Gabonais, résilient, apprend ainsi à lire l’heure non pas pour son travail, mais pour savoir quand sa télévision s’éteindra brutalement en plein match.
À ce rythme, le prochain recrutement sera sans doute celui d’un « Community Manager de la Compassion » pour répondre aux insultes sur Facebook avec des émojis de cœurs et des ampoules barrées. Car après tout, si la lumière est un luxe, le mépris, lui, est distribué gratuitement, en haute définition et avec une mise en page impeccable. À demain pour le prochain planning, car au moins, le graphiste, lui, travaille toujours sous tension.














