Filament Health, filiale à 100% du groupe canadien Red Light Holland depuis le rachat finalisé fin avril 2026, a annoncé le 10 septembre le lancement d’un programme de stabilité pour l’IBEX011, son extrait pharmaceutique d’alcaloïdes d’iboga. L’entreprise justifie cette étape par une demande croissante d’ibogaïne de qualité BPF pour la recherche clinique, portée par un contexte réglementaire américain en pleine accélération : décret présidentiel du 18 avril ordonnant à la FDA de prioriser l’examen des psychédéliques, dont l’ibogaïne citée nommément, financements fédéraux et programmes d’État déjà engagés dans des essais cliniques sur le composé.
La matière première de cet extrait provient du Gabon. Filament revendique depuis 2023 la première importation d’écorce de racine de Tabernanthe iboga conforme au Protocole de Nagoya, autorisée par les autorités gabonaises dans le cadre d’un accord de partage des avantages adossé à la Convention gabonaise sur la diversité biologique. Le circuit passe par Terragnosis, société d’extraction avec laquelle Filament est partenaire, et non par Blessings of the Forest, l’organisation qui avait pourtant obtenu en 2020 un accord de cinq ans la désignant comme premier opérateur autorisé à développer une filière équitable de l’iboga au Gabon. La coexistence de ces deux cadres d’autorisation sur une même ressource, classée patrimoine du peuple Bwiti, n’a fait l’objet d’aucune clarification publique à notre connaissance.
Sur le plan financier, le communiqué de Filament ne mentionne aucun montant de redevances versées ni de mécanisme de suivi. Aucun rapport public gabonais recensant les sommes perçues au titre de cet accord Nagoya n’a pu être identifié. La question mérite d’être posée aux autorités compétentes, notamment le ministère en charge de l’Environnement et des Eaux et Forêts : quel est le montant cumulé des redevances perçues depuis 2023, à quelles communautés Bwiti ou structures locales ces sommes ont-elles été redistribuées, et existe-t-il un audit indépendant de ce partage des avantages.
Le schéma reproduit une dynamique familière pour l’économie gabonaise où la ressource brute quitte le pays, la valeur ajoutée se constitue ailleurs. Filament détient un portefeuille de plus de 70 brevets issus de sa plateforme d’extraction, désormais consolidé dans les comptes de Red Light Holland, coté à Toronto. Aucune coentreprise gabonaise ni unité de transformation locale n’apparaît dans la chaîne de valeur décrite par l’entreprise, qui reste entièrement basée à Vancouver.
Un dernier point d’équilibre s’impose pour ne pas céder à l’euphorie du narratif américain : l’ibogaïne demeure une substance à profil de risque significatif, associée à des troubles du rythme cardiaque et liée à plus de trente décès recensés dans la littérature médicale selon l’organisation MAPS. L’accélération réglementaire outre-Atlantique ne dispense pas d’un débat gabonais sur la valorisation, la traçabilité et la sécurité entourant l’exploitation d’une ressource qui reste, avant tout, un patrimoine national.













