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41 milliards de fcfa de riz importé : le pari gabonais de la souveraineté alimentaire

La facture interpelle autant qu’elle alerte. En l’espace de quelques années, les dépenses du Gabon consacrées aux importations de riz sont passées de 8 milliards de fcfa en 2019 à 41 milliards de fcfa aujourd’hui, soit une multiplication par plus de cinq. Cette trajectoire révèle moins une simple hausse de la consommation qu’une dépendance structurelle devenue coûteuse pour les finances publiques et préoccupante pour la sécurité alimentaire nationale.

Face à cette pression, le gouvernement gabonais amorce une inflexion stratégique. Le lancement à Kougouleu de la deuxième phase de formation intensive à la riziculture, destinée à 50 jeunes issus des coopératives, associations et du secteur privé, dépasse le cadre d’un simple programme agricole. Il s’inscrit dans une tentative de repositionner la production locale comme réponse économique à une vulnérabilité extérieure croissante.

Du choc des importations à l’impératif de produire localement

Avec plus de 95.000 tonnes de riz importées chaque année depuis 2020, couvrant plus de 95 % de la consommation nationale estimée à 100.000 tonnes en 2023, le Gabon affiche une dépendance quasi totale à l’offre étrangère. Cette situation pèse sur la balance commerciale alimentaire d’un pays dont les importations absorbent encore une part importante des besoins de consommation de base.

La progression des dépenses, de 8 à 41 milliards de fcfa en cinq ans, traduit aussi l’effet cumulé des tensions sur les marchés internationaux, de l’inflation alimentaire mondiale et de la hausse de la demande intérieure. Dans ce contexte, l’ambition affichée de réduire de 50 % cette dépendance d’ici 2030 relève autant d’une stratégie budgétaire que d’une politique de souveraineté.

L’agriculture ne contribue qu’à environ 5 % du PIB, tout en employant près de 40 % de la population rurale, selon le FIDA.

Sous l’impulsion du Programme national de sélection d’amélioration variétale, le pari repose sur un levier technique précis : produire du riz adapté aux sols gabonais grâce à la recherche agronomique. Cette orientation rompt avec les approches longtemps centrées sur les importations compensatoires. Elle replace la question de la productivité locale au centre du débat.

L’enjeu est majeur, car le paradoxe gabonais demeure intact. L’agriculture ne contribue qu’à environ 5 % du PIB, tout en employant près de 40 % de la population rurale, selon le FIDA. Ce décalage illustre un potentiel largement sous-exploité, dans un modèle économique historiquement dominé par la rente pétrolière.

Une dynamique gabonaise qui rejoint les stratégies africaines

Le Gabon n’évolue pas en vase clos. Son repositionnement s’inscrit dans une dynamique plus large observée sur le continent, où l’Afrique continue d’importer près de 40 % de ses besoins en riz. Partout, la question n’est plus seulement agricole ; elle devient stratégique, dans un contexte de volatilité des prix mondiaux et de risques sur les chaînes d’approvisionnement.

Le cas du Cameroun illustre cette accélération dans la zone Cemac (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale). Avec un projet de 10.000 hectares de riziculture pluviale développé avec l’entreprise israélienne Ekobell, pour un investissement de 98,4 milliards de fcfa, Yaoundé cherche aussi à répondre à une facture d’importation de 318,6 milliards de fcfa en 2025. Là encore, la logique est la même : substituer progressivement les importations par une montée en puissance de l’offre locale.

Cette trajectoire rappelle surtout les expériences menées en Afrique de l’Ouest, où plusieurs États ont fait du riz un enjeu de souveraineté. Au Nigeria, les restrictions sur les importations et le soutien à la production locale ont renforcé l’émergence d’une filière nationale, malgré des contraintes persistantes de rendement et d’infrastructures. Le pays reste confronté au défi de couvrir totalement sa demande, mais sa stratégie a repositionné la production nationale comme pilier économique.

Le Sénégal, à travers l’offensive sur l’autosuffisance en riz dans la vallée du fleuve Sénégal, suit une logique comparable. Même combat en Côte d’Ivoire, qui multiplie les investissements pour réduire sa dépendance aux marchés asiatiques. Dans ces pays, le défi n’est pas seulement de produire davantage, mais de structurer des chaînes de valeur compétitives, de la transformation à la distribution.

Le défi n’est pas de cultiver plus, mais de bâtir une filière

C’est précisément là que se joue la différence entre ambition politique et transformation économique. Former 50 jeunes riziculteurs constitue un signal pour le gouvernement gabonais, mais la réduction durable des importations suppose une stratégie plus vaste : accès au foncier, mécanisation, irrigation, financement agricole, stockage et débouchés commerciaux.

L’expérience ouest-africaine montre que l’autosuffisance ne se décrète pas. Elle se construit par la cohérence des politiques publiques. Les pays qui progressent sur le riz combinent recherche, subventions ciblées, infrastructures rurales et politiques de marché. Sans cet écosystème, les gains de production restent fragiles.

Pour le Gabon, le potentiel existe. La disponibilité des terres, les programmes variétaux et une demande intérieure forte peuvent constituer les bases d’une filière émergente. Mais la réussite dépendra de la capacité à passer d’initiatives pilotes à une politique industrielle agricole.

Le signal envoyé par Kougouleu prend alors une dimension symbolique plus large. Il pose une question de fond : le Gabon veut-il continuer à consacrer 41 milliards de fcfa par an à importer du riz, ou transformer cette facture en investissement productif national ? Toute l’équation est là.

De la facture alimentaire à la souveraineté économique

Au-delà du riz, le débat renvoie à la diversification économique. Pour un pays confronté à la volatilité des revenus pétroliers, réduire la dépendance alimentaire devient aussi un instrument de résilience macroéconomique. La souveraineté alimentaire n’est plus seulement un objectif agricole ; elle devient une composante de souveraineté économique.

Dans cette perspective, l’initiative gabonaise peut être lue comme un laboratoire. Si elle réussit, elle pourrait illustrer qu’un pays importateur structurel peut progressivement réorienter sa politique agricole. Si elle échoue, la facture des importations continuera d’augmenter au rythme d’une demande toujours plus forte.

Le précédent ouest-africain montre qu’il ne s’agit pas d’un chemin simple, mais qu’il est possible. Entre dépendance importée et production maîtrisée, le Gabon semble amorcer un choix. Reste désormais à savoir si ce pari sur le riz deviendra une politique de rupture ou un programme de plus dans l’architecture des promesses agricoles.

le coup de coeur

Ferdinand DEMBA
Ferdinand DEMBAhttp://www.insidenews241.com
Passionné de lettres et désormais de chiffres, FD est le directeur de publication d’Inside News241. Journaliste de métier et de convictions, lui et son équipe sont au service d’une information objective, d’utilité publique et au service de la vérité.

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