Derrière le chiffre de 78,9 % du PIB que la Banque africaine de développement attribue à la dette publique gabonaise en 2025, il y a une réalité concrète que le rapport permet de décomposer. Ce taux d’endettement est le produit d’une politique budgétaire expansionniste dans un contexte de recettes contraintes : la production pétrolière recule de 2,9 %, le secteur forestier s’effondre de 23,7 %, les exportations chutent de 20,7 % et les dépenses publiques continuent d’augmenter. Le déficit qui en résulte, 5,3 % du PIB en 2025, est financé par de la dette nouvelle, qui s’accumule sur un stock déjà élevé.
Ce niveau de dette a des effets concrets sur le quotidien des finances publiques gabonaises que le rapport documente indirectement. Les taux d’intérêt bancaires atteignent 16,5 % au premier trimestre 2025, en partie parce que les banques locales, surexposées au risque souverain via leurs créances sur l’État (+116,9 % en un an), exigent une prime de risque élevée sur tous leurs prêts. La BAD note que cette tendance «a accru l’exposition des banques au risque souverain dans un contexte de hausse des prêts non performants». L’État, en empruntant massivement auprès du secteur bancaire local, évince mécaniquement le secteur privé du crédit disponible.
La BAD compare implicitement le Gabon à ses pairs CEMAC, et le contraste est instructif. Le Cameroun, avec une dette à 39,4 % du PIB et un déficit à 1,2 %, reste dans les clous de la convergence régionale. La République du Congo affiche une dette bien plus élevée, 97 % du PIB, mais génère un excédent budgétaire primaire qui stabilise la trajectoire. Le Gabon, lui, cumule une dette élevée et un déficit qui se creuse, la combinaison la plus préoccupante de la zone, selon les indicateurs publiés dans le rapport. L’institution recommande explicitement d’«accélérer les réformes économiques et financières afin de rétablir les équilibres macroéconomiques et d’améliorer la perception du risque».
La question que soulève le rapport est celle du financement de ce déficit persistant. La BAD recommande d’organiser «une table ronde des bailleurs de fonds» pour financer le Plan national de croissance et de développement 2026-2030, «en impliquant des partenaires non traditionnels». Cette recommandation, formulée avec diplomatie, dit en réalité que le Gabon ne peut plus se financer seul sur les marchés aux conditions actuelles. Les instruments alternatifs identifiés, obligations vertes et bleues, crédits carbone, partenariats public-privé, sont des pistes réelles, mais qui demandent du temps à structurer. Dans l’intervalle, la trajectoire de la dette reste la principale variable de risque pour l’économie gabonaise à l’horizon 2027.
Les projections de la BAD pour 2026 et 2027 n’annoncent pas de rupture de tendance. Le déficit budgétaire, attendu à 4,4 % du PIB en 2026, se creuserait encore à 5,7 % en 2027, un niveau qui implique une dette continuant de progresser au-delà de 78,9 % du PIB. La balance courante, qui devrait retrouver un excédent de 1,1 % en 2026 grâce à la reprise des exportations, se dégraderait à nouveau en 2027 pour afficher un déficit de 2,4 % du PIB. Ce mouvement en ciseaux, amélioration externe temporaire, détérioration budgétaire persistante, confirme une économie dont les fondamentaux extérieurs restent portés par les matières premières, tandis que la gestion interne des finances publiques n’a pas encore trouvé son point d’équilibre. La BAD ne projette pas de retour sous le seuil CEMAC de 70 % de dette sur l’horizon couvert par le rapport.
Pour le citoyen gabonais, cette arithmétique budgétaire se traduit en termes très concrets. Un État qui consacre une part croissante de ses recettes au remboursement de sa dette dispose de moins de ressources pour financer les hôpitaux, les écoles, les routes et les transferts sociaux. La BAD note que le taux de pauvreté stagne à 33,1 % en 2025 et que la croissance du PIB par habitant plafonne à 0,6 %, insuffisant pour améliorer le niveau de vie d’une population dont un jeune sur trois est sans emploi. Le service de la dette n’est pas une ligne abstraite du budget : c’est l’argent qui ne va pas au centre de santé de Libreville-Est, à la réfection d’une route en Ngounié ou à la bourse d’un lycéen de l’intérieur du pays. C’est en ce sens que la trajectoire de la dette gabonaise documentée par la BAD est, avant tout, une question sociale.














