Gabon : eurobond, Société Générale, le milliard et demi de dollars que Thierry Minko n’a pas jugé utile d’annoncer

Le PLFR 2026 a été adopté en Conseil des ministres le 22 mai 2026. Le gouvernement l’a présenté comme un acte de rigueur, une réponse aux tensions sur les recettes et un signal adressé au FMI en vue d’un futur programme. Aucun communiqué officiel, aucune déclaration publique du ministre de l’Économie Thierry Minko n’a mentionné ce qui figure pourtant en toutes lettres dans le tableau de financement de l’article 97 du texte : « Société Générale, Eurobond 10 ans, 857 850 000 000 fcfa ». Soit environ 1,5 milliard de dollars d’emprunt obligataire sur les marchés internationaux, confié à la banque française sans qu’aucune annonce publique n’ait été faite.

C’est un économiste de l’Institut national des sciences de gestion (INSG), consulté par la presse gabonaise, qui a épluché le texte ligne par ligne et extrait cette information. L’opération, si elle est confirmée, constituerait la plus importante émission souveraine gabonaise depuis l’eurobond de 2021, qui avait lui-même connu un défaut partiel en 2023 dans le contexte post-coup d’État. Le choix de Société Générale comme banque arrangeuse représente aussi une inflexion notable : les émissions précédentes avaient mobilisé JP Morgan, Citigroup et Deutsche Bank. Les commissions d’arrangement, dans des opérations comparables, représentent généralement entre 0,5 et 1 % du montant levé, soit potentiellement plusieurs millions de dollars dont les modalités restent inconnues.

Le silence pose un problème direct aux parlementaires. Les membres de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, qui examinent le PLFR depuis le 10 juin, ont voté un engagement financier décennal majeur sans en avoir été formellement informés lors de la présentation du texte. Pourtant, les questions qui s’imposent sont précises : à quel taux le Gabon empruntera-t-il ? Avec quelles garanties offertes en contrepartie ? Pour financer quoi exactement ? Le Gabon est actuellement noté CCC par Fitch, à deux crans seulement du défaut. Des pays africains mieux notés ont emprunté récemment entre 9,5 et 10 % sur les marchés. Pour Libreville, les estimations de l’INSG situent le taux entre 11 et 13 %, ce qui représente entre 95 et 110 milliards de fcfa d’intérêts annuels pendant dix ans.

Le contexte rend ce silence d’autant plus difficile à justifier. Le service de la dette absorbe déjà 61,4 % des recettes de l’État, soit le double du seuil d’alerte fixé par la Banque mondiale. Le PLFR lui-même traduit une contraction budgétaire sévère : les recettes budgétaires nettes chutent de 879,8 milliards de fcfa par rapport à la loi initiale, les dépenses d’investissement sont amputées de 968 milliards. Dans ce contexte, un nouvel emprunt de 1,5 milliard de dollars à taux élevé n’est pas une information secondaire. C’est l’engagement financier le plus lourd que le Gabon s’apprête à contracter depuis des années, et il a été glissé dans un tableau annexe sans conférence de presse.

Les autorités gabonaises ont multiplié les déclarations de rupture avec les pratiques de l’ancien régime, mettant en avant l’orthodoxie budgétaire et la transparence. L’attribution du mandat à Société Générale n’a fait l’objet d’aucune communication du ministère de l’Économie, de la Direction générale du Trésor ni de la présidence. Dans d’autres pays africains, la désignation d’une banque chef de file pour une émission souveraine s’accompagne généralement d’un communiqué institutionnel précisant les conditions de l’opération. Le Gabon n’a pas jugé utile de suivre cet usage. L’Assemblée nationale, le peuple gabonais, attendent toujours les réponses.

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