La mort de Martine Oulabou Mbadinga, en 1992, a rapidement été intégrée au récit officiel de la République. En 2007, l’État gabonais institue la Journée nationale de l’enseignant, censée honorer la mémoire de celle qui incarne le sacrifice ultime du corps enseignant. Chaque année, discours, décorations, hommages appuyés rappellent l’engagement de l’enseignante et la reconnaissance de la Nation. Mais derrière cette ritualisation, une question demeure intacte : qu’a réellement réparé l’État depuis plus de trente ans ?
La commémoration a servi de substitut politique à une réforme structurelle. En érigeant Martine Oulabou en symbole, l’État a figé la mémoire dans le registre du respect et de l’émotion, tout en évitant d’affronter le fond : la précarité administrative, la faiblesse du dialogue social et la criminalisation implicite de la contestation enseignante. Le message envoyé est ambigu : on honore la victime, mais on reproduit les mécanismes qui ont conduit au drame. La journée du 7 mai devient ainsi un marqueur mémoriel, non un point de rupture.

Dans les années qui suivent, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les mouvements de grève se succèdent, les accords s’empilent, les engagements se diluent. Les syndicats historiques, pourtant renforcés par la légitimité héritée de 1992, s’enlisent progressivement dans des logiques de cogestion informelle. Promotions administratives, nominations politiques, avantages individuels : la frontière entre défense collective et intégration au système devient floue. Cette dérive contribue à vider la mémoire de Martine Oulabou de sa charge subversive initiale.
Plus grave encore, la violence symbolique persiste. Les pressions administratives, les intimidations lors des grèves, les menaces disciplinaires et la précarité prolongée continuent de faire des victimes. Plusieurs enseignants sont décédés au fil des années, certains après des mois, voire des années, sans régularisation salariale ou statutaire. Le décès d’un enseignant survenu il y a quelques semaines à peine, alors qu’il attendait toujours la résolution de sa situation administrative, rappelle que Martine Oulabou n’est pas un accident historique isolé, mais le premier visage d’une longue liste silencieuse.
C’est précisément contre cette instrumentalisation de la mémoire qu’émerge aujourd’hui SOS Éducation. En refusant les cérémonies creuses et les négociations opaques, ce collectif recentre la lutte sur l’essentiel : des actes administratifs signés, exécutés et opposables. Là où l’État a choisi la commémoration sans réparation, les enseignants exigent désormais la réparation sans mise en scène. Martine Oulabou, dans ce combat, cesse d’être un symbole figé ; elle redevient une question politique vivante, posée à un État sommé de répondre autrement que par des discours.
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