Le Gabon vient de confirmer statistiquement ce que ses habitants savaient déjà de manière empirique : le pays ne fonctionne économiquement qu’à travers une seule agglomération. Six Gabonais sur dix vivent dans l’Estuaire, une concentration qui rapproche le pays de modèles de ville-Etat plus que d’Etat-nation classique. Cette photographie, homologuée jeudi par la Cour constitutionnelle, met un chiffre officiel sur un déséquilibre longtemps évoqué mais jamais mesuré avec cette précision. Elle confirme surtout que la géographie économique réelle du pays tient sur un axe Libreville-Owendo-Akanda, le reste du territoire fonctionnant davantage comme une périphérie de ressources que comme un espace peuplé et intégré au reste de l’économie nationale.
Le reste du classement donne la mesure de l’écart. Le Haut-Ogooué arrive loin derrière avec 297 100 habitants, suivi de l’Ogooué-Maritime avec 292 652 habitants et du Woleu-Ntem avec 242 029 habitants. La Nyanga ferme la marche avec seulement 68 215 habitants, moins de 2 % de la population totale, un rapport de un à huit entre la province la plus peuplée et les huit autres réunies. Cette hiérarchie recoupe presque exactement celle des provinces productrices de rente extractive, pétrole, manganèse ou bois, qui génèrent l’essentiel des recettes publiques tout en abritant une fraction marginale de la population. Le décalage entre poids économique et poids démographique de ces territoires est donc au moins aussi marqué que celui, plus visible, entre l’Estuaire et le reste du pays.
Ce schéma n’est pas isolé sur le continent. Plusieurs économies pétrolières d’Afrique centrale partagent ce trait d’une capitale hypertrophiée drainant l’essentiel de l’activité, pendant que l’arrière-pays reste sous-peuplé et sous-équipé. Le Gabon en offre toutefois une version particulièrement marquée, où la province la plus peuplée pèse à elle seule plus que les huit autres réunies. Le Congo-Brazzaville ou la Guinée équatoriale présentent des logiques de concentration comparables autour de leur capitale économique, sans toutefois atteindre un rapport de force démographique aussi extrême que celui mesuré ici entre l’Estuaire et le reste du territoire national.
La vraie question posée par ce recensement n’est pas démographique mais institutionnelle. Un Etat dont les recettes proviennent essentiellement des ressources extractives situées hors de l’Estuaire, mais dont la population et le pouvoir de décision restent concentrés dans la capitale, a-t-il intérêt à rééquilibrer, ou la centralisation lui convient-elle en réalité assez bien telle qu’elle est. Cette tension entre géographie de la rente et géographie du pouvoir n’est pas propre au Gabon, mais elle y prend une acuité particulière du fait de l’ampleur du déséquilibre désormais chiffré. Elle interroge directement la capacité de l’Etat à financer durablement des provinces qui produisent l’essentiel de la richesse nationale sans en capter le bénéfice démographique ni, souvent, le retour en infrastructures.
Les prochains arbitrages, sur le redécoupage électoral comme sur l’investissement public, diront si les autorités actuelles considèrent ce déséquilibre comme un problème à corriger ou comme une donnée de fonctionnement du régime en place. Le test le plus immédiat sera celui de la carte électorale annoncée par Hermann Immongault, où le poids brut de l’Estuaire, s’il est retenu comme critère unique, pourrait figer davantage encore la centralisation du pouvoir de décision. À plus long terme, c’est la politique d’investissement public elle-même qui dira si le rééquilibrage territorial reste un objectif affiché ou devient une priorité budgétaire réellement financée.














