Gabon : Ahmed Mabiokou, le peintre qui redonne éclat aux carrosseries d’une seule main

Sous un hangar de tôle rouillée, cerné de palmiers et de carcasses de véhicules accidentés, un pistolet à peinture crépite au-dessus d’un Mitsubishi Pajero entièrement habillé de papier journal et de scotch jaune, des vitres au pare-chocs. Juché en équilibre sur un tabouret métallique, torse penché, bras tendu, un homme promène le jet gris métallisé sur le toit avec des gestes amples, réguliers, presque chorégraphiés. Rien, dans la précision du geste, ne laisse deviner ce que l’œil finit par remarquer : c’est un seul bras qui tient l’outil. L’autre manque, emporté par un accident.

Cet homme s’appelle Ahmed Mabiokou. Peintre automobile de métier à Libreville, il est manchot. Et si le mot claque, la réalité qu’il recouvre est tout sauf une infirmité qui s’exhibe. Dans cet atelier de fortune, elle a simplement cessé d’être un sujet.

Une carrière qui aurait pu s’arrêter net

Un accident. Un bras en moins. Pour beaucoup d’artisans, ce genre de drame sonne le glas d’un métier qui exige des deux mains autant que d’œil. Tenir le pistolet, doser la pression, suivre une ligne de carrosserie sans bavure, tout cela réclame un équilibre entre le geste et l’outil que la perte d’un membre vient, en théorie, briser net. Ahmed Mabiokou, lui, n’a pas fermé l’atelier. Il a réappris. Réappris à caler son corps autrement, à faire porter à l’épaule et au torse ce que la seconde main ne pouvait plus stabiliser, à s’appuyer sur un jeune assistant pour les gestes à deux temps, quand il faut tenir et manier en même temps. Le résultat, année après année, chantier après chantier, c’est une carrosserie repeinte comme les autres, sans concession sur la finition.

Dans les clichés pris sur son lieu de travail, l’atelier ne ressemble en rien à un garage moderne : toit de tôle percé de lumière, sol de terre battue, bidons de peinture entassés sur une étagère de fortune, pages de manuels scolaires recyclées en cache pour protéger vitres et chromes avant la mise en peinture. C’est un artisanat de débrouille, du genre qui fait tourner un pan entier de l’économie informelle gabonaise loin des radars officiels. Et c’est dans ce décor, précisément, qu’Ahmed Mabiokou déploie une maîtrise qui forcerait le respect même sans le handicap : le jet est régulier, la teinte uniforme, le geste sûr.

Artisan anonyme

C’est peut-être là que se niche le vrai waouh de cette histoire. Non pas la compassion que peut inspirer un homme diminué physiquement, mais l’admiration, sincère, devant un professionnel qui a choisi de rivaliser à armes égales avec des collègues valides, sans jamais brandir son handicap comme excuse ni comme argument commercial. Ahmed Mabiokou ne théorise pas sa résilience, il la peint, littéralement, une carrosserie à la fois. Dans un pays où le handicap reste trop souvent synonyme d’exclusion du monde du travail, sa trajectoire s’impose comme un démenti vivant. Elle rappelle qu’au cœur de l’informel gabonais, loin des discours institutionnels sur l’inclusion, des artisans anonymes réinventent chaque jour, à mains nues ou à main unique, ce que travailler dignement veut dire.

le coup de coeur

Derniers Articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img