Gabon : Assala, finances publiques et la diversion budgétaire

Au cœur du monologue présidentiel rapporté par plusieurs participants à la rencontre du 10 janvier, un argument revient avec insistance : l’état des finances publiques. Pour illustrer les contraintes auxquelles ferait face l’État, le chef de l’État évoque notamment le rachat d’Assala Energy, présenté comme une opération ayant mobilisé des centaines de milliards de fcfa. Dans la salle, cette référence agit moins comme une explication que comme un signal politique : celui d’un État aux marges de manœuvre limitées, sommé d’arbitrer entre priorités concurrentes.

Sur le plan économique, l’argument interroge. Le rachat d’Assala s’inscrit dans une logique de souveraineté énergétique et de sécurisation des recettes pétrolières à moyen terme. Il s’agit d’un investissement stratégique, destiné à préserver des flux budgétaires futurs. En le convoquant face à des revendications administratives portant sur des carrières, des soldes et des rappels dus, l’exécutif opère une mise en concurrence implicite entre investissement productif et dépenses sociales, sans expliciter les critères de cet arbitrage.

Cette comparaison pose problème à la base enseignante pour une raison simple : les régularisations réclamées ne constituent pas une dépense nouvelle, mais la liquidation d’un passif. Il ne s’agit pas d’accorder un avantage inédit, mais de reconnaître des droits déjà ouverts. En ce sens, les enseignants perçoivent l’argument Assala comme une diversion budgétaire, destinée à déplacer le débat de la question des engagements non tenus vers celle des capacités financières de l’État.

La référence à Assala révèle également une hiérarchie implicite des priorités publiques. L’État gabonais a démontré sa capacité à mobiliser rapidement des montants considérables pour un actif stratégique dans le secteur pétrolier. En revanche, lorsqu’il s’agit de régler des situations administratives parfois vieilles de dix ou quinze ans, la prudence budgétaire devient la norme. Cette asymétrie alimente l’idée d’une économie politique à deux vitesses, où certains secteurs bénéficient d’une réactivité maximale, tandis que d’autres sont condamnés à l’attente.

D’un point de vue macroéconomique, l’argumentation présidentielle occulte un élément central : le coût de la non-résolution. La paralysie prolongée de l’école publique génère des pertes de capital humain, accroît les inégalités éducatives et affaiblit la productivité future. À moyen terme, ces effets pèsent lourdement sur la croissance potentielle, bien au-delà du coût immédiat des régularisations. En opposant Assala aux enseignants, l’exécutif réduit le débat à une contrainte de trésorerie, alors qu’il s’agit d’un choix de modèle de développement.

La convocation du dossier Assala dans cette rencontre agit comme un révélateur. Elle montre que, dans l’esprit du pouvoir, la crise éducative est appréhendée avant tout sous l’angle de la soutenabilité budgétaire, et non comme un investissement stratégique. Cette lecture, loin d’apaiser les tensions, conforte la base enseignante dans l’idée que la solution ne viendra pas d’un arbitrage technocratique, mais d’un rapport de force capable de rehausser l’école au rang de priorité nationale effective.

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