C’est le nouveau credo qui résonne dans tous les colloques économiques de Libreville : « Il faut transformer nos matières premières localement ». Une ambition noble, presque poétique, portée avec ferveur par les autorités pour rompre avec des décennies d’exportation brute. Le manganèse, dont le Gabon est l’un des principaux producteurs mondiaux grâce aux gisements de Moanda, est en première ligne de cette révolution industrielle. Le plan est parfait sur le papier, mais il se heurte à un petit détail technique que les planificateurs semblent avoir omis : pour faire tourner des usines de pyrométallurgie et transformer du minerai, il faut de l’électricité. Beaucoup d’électricité. Et de préférence, une électricité qui ne coupe pas toutes les dix minutes.
Vouloir devenir un hub industriel de transformation minière tout en étant incapable d’éclairer correctement la commune d’Owendo pendant 72 heures relève d’un grand écart managérial absolument fascinant. La transformation locale du manganèse exige des fours électriques industriels d’une puissance colossale, fonctionnant en continu. Or, le réseau interconnecté de la SEEG est déjà à l’agonie pour couvrir les simples besoins domestiques des ménages. À moins que le gouvernement n’ait trouvé le moyen secret de liquéfier le manganèse à la lueur des bougies ou au feu de bois, l’équation actuelle est mathématiquement et techniquement insoluble.
La réalité objective du secteur énergétique gabonais vient doucher les élans de grandeur patriotique. Chaque coupure brutale, chaque baisse de tension sur le réseau n’est pas seulement une nuisance pour les téléviseurs des quartiers ; c’est un arrêt cardiaque potentiel pour les équipements industriels de haute précision. Comment convaincre des géants miniers comme Eramet (via la Comilog) ou de nouveaux investisseurs d’investir des centaines de milliards de fcfa dans des complexes de transformation locale si l’État ne peut pas leur garantir une stabilité de tension ? Le risque de voir des machines de plusieurs millions de dollars être endommagées par les caprices de la SEEG est un repoussoir absolu pour n’importe quel opérateur économique sérieux.
Le gouvernement se retrouve ainsi prisonnier de ses propres contradictions. D’un côté, il multiplie les annonces d’infrastructures énergétiques d’envergure – comme le projet de centrale à gaz de Mayumba ou la réhabilitation de Kinguélé Aval – mais de l’autre, les délais de livraison s’allongent pendant que les délestages asphyxient le présent. Les 30 MW supplémentaires pompeusement annoncés par l’exécutif pour stabiliser le Grand Libreville ressemblent à une goutte d’eau dans un océan de besoins industriels insatiables. On ne bâtit pas une souveraineté minière sur des promesses de mégawatts virtuels.
Si le Gabon veut réellement cesser d’être un simple comptoir colonial qui exporte sa terre brute, le ministère de l’Énergie doit cesser de naviguer à vue. L’industrialisation ne se décrète pas à coup de communiqués de presse ou de signatures de protocoles d’accord pompeux avec des partenaires étrangers. Elle exige une feuille de route énergétique impitoyable, chiffrée et exécutée sans faille. Tant que la SEEG sera incapable de sécuriser l’alimentation électrique d’Owendo, parler de la transformation locale du manganèse restera ce que c’est aujourd’hui : un très beau conte de fées pour masquer l’obscurité.














