Gabon : entente directe, mode par défaut, 93 % des marchés échappent à la concurrence

Le cas Luxury Car ne serait qu’une anomalie isolée si le recours à l’entente directe dans la commande publique gabonaise était exceptionnel. Il n’en est rien. Selon les données issues du portail officiel de la Direction générale des marchés publics (DGMP), plus de 93 % des contrats approuvés en 2025 ont été attribués selon cette procédure dérogatoire, reléguant l’appel d’offres ouvert au rang de curiosité administrative. Ce chiffre place le Gabon parmi les systèmes de commande publique les moins compétitifs de la sous-région, dans un contexte où ses partenaires au développement, FMI en tête, conditionnent leurs soutiens à des progrès mesurables en matière de gouvernance budgétaire.

Le Code des marchés publics gabonais est pourtant explicite sur les conditions du recours à l’entente directe. Il s’agit d’une procédure réservée à des situations précisément définies : urgence résultant d’événements imprévisibles, prestataire techniquement unique, considérations de défense nationale, ou marchés d’un montant inférieur à un seuil déterminé. En théorie, chaque marché en entente directe devrait être accompagné d’une note de justification documentant la circonstance exceptionnelle qui le fonde. En pratique, le portail DGMP ne publie aucune de ces justifications, rendant impossible tout contrôle externe de la légitimité des procédures retenues.

L’entente directe présente des avantages réels pour les parties en présence, ce qui explique en partie sa prévalence. Pour l’autorité contractante, elle simplifie la procédure, réduit les délais et évite les contestations des soumissionnaires non retenus. Pour l’attributaire, elle garantit l’attribution sans concurrence et permet une négociation de gré à gré sur les prix. Pour les acteurs qui bénéficient de relations privilégiées avec les administrations, elle constitue une barrière à l’entrée efficace contre tout concurrent potentiel. Ces avantages privés ont un coût public : la perte de l’économie que génère la concurrence sur les prix et la qualité des prestations.

Les organisations internationales actives au Gabon ont régulièrement signalé ce problème dans leurs rapports d’évaluation. La Banque mondiale, dans ses diagnostics de la gestion des finances publiques, a identifié la faiblesse du contrôle a priori des marchés publics et la prédominance des procédures non compétitives comme des risques fiduciaires majeurs. Le FMI, dans le cadre du programme en cours, a inscrit la réforme de la commande publique parmi les conditionnalités structurelles. Ces injonctions n’ont pas, jusqu’ici, produit de rupture observable dans les statistiques du portail DGMP.

Le cas Luxury Car doit donc être lu dans ce contexte systémique. Cette société n’a pas inventé un système qui lui préexistait largement. Elle en a été l’un des bénéficiaires les plus constants et les plus documentés, dans un environnement où les garde-fous institutionnels censés limiter les attributions discrétionnaires n’ont manifestement pas fonctionné avec l’efficacité requise. Réformer la commande publique gabonaise ne consiste pas seulement à changer les textes : cela suppose de modifier des pratiques administratives profondément ancrées, de renforcer les capacités de contrôle de la Cour des comptes et du DGMP, et d’accepter que la transparence ait un coût politique à court terme que les décideurs actuels devront être prêts à assumer.

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