Le Gabon ne renouvellera pas son accord de partenariat de pêche avec l’Union européenne. L’échéance du 28 juin 2026 est passée sans signature. Officiellement, c’est un acte de souveraineté économique, une reprise de contrôle sur des ressources halieutiques longtemps sous-valorisées. Dans les faits, c’est un pari industriel majeur sur une capacité de transformation locale qui n’existe pas encore à l’échelle requise. La distinction est importante, et elle conditionne tout le reste.
L’argument du gouvernement est connu et partiellement fondé : 2,6 millions d’euros par an, soit environ 1,7 milliard de fcfa, sont jugés insuffisants au regard de la valeur réelle des captures réalisées dans les eaux gabonaises. La flotte thonière européenne opérant dans la Zone Économique Exclusive gabonaise générait une valeur commerciale bien supérieure à ce que Libreville percevait en retour. Sur ce point, le diagnostic est juste.
L’accord était structurellement déséquilibré, comme la plupart des accords de pêche que l’UE a conclus avec les États côtiers africains depuis les années 1980, des arrangements pensés d’abord pour sécuriser l’accès aux ressources, et marginalement pour développer les économies partenaires. Mais la rupture pose une question que le gouvernement n’a pas traitée publiquement avec la rigueur qu’elle exige : qui va transformer le thon gabonais, et avec quelle infrastructure ?
La transformation industrielle du thon suppose des unités de conditionnement aux normes sanitaires internationales, des chaînes de froid continues du port à l’exportation, une logistique portuaire adaptée aux volumes et une main-d’oeuvre qualifiée en quantité suffisante. Le port d’Owendo n’est pas Abidjan, ni San Pedro. La Côte d’Ivoire, qui abrite aujourd’hui les plus grandes conserveries thonières d’Afrique subsaharienne, a mis plusieurs décennies à construire cet écosystème industriel, avec des investisseurs étrangers structurels, un cadre fiscal dédié et un soutien public constant à la filière.
Au Gabon, aucun opérateur industriel de ce calibre n’a été annoncé publiquement dans le secteur de la transformation thonière. IB Fish, le partenaire sino-gabonais sur lequel Libreville mise pour développer son économie bleue, opère principalement sur la capture et les infrastructures portuaires associées, pas sur la transformation à valeur ajoutée exportable à grande échelle. Le projet de Zone Économique Spéciale de Nkok n’a pas encore produit d’unité agro-industrielle halieutique significative. Et la Banque de Développement des États de l’Afrique Centrale, qui pourrait financer ce type d’infrastructure, n’a annoncé aucun engagement sectoriel en ce sens pour le Gabon à court terme.
Refuser 1,7 milliard de fcfa annuels garantis pour parier sur des revenus industriels futurs non sécurisés, c’est un choix souverain légitime. C’en est aussi un risque budgétaire réel et mesurable, dans un contexte où les recettes non pétrolières peinent à compenser le déclin structurel de la rente. Les discussions avec Bruxelles ne sont pas totalement closes, reconnaît le gouvernement, ce qui signifie que la porte reste entrouverte. Peut-être le temps nécessaire pour construire ce qui manque encore et revenir à la table de négociation en position de force réelle, et non plus de posture souveraine.














