Le Gabon veut renforcer l’appareil statistique avec lequel il mesure deux des principaux moteurs de son économie : la forêt et les industries extractives. Le gouvernement et la Banque africaine de développement (BAD) ont signé un accord de don destiné au Projet d’appui à l’élaboration des comptes satellites forestiers et extractifs du Gabon (COSAFE). Le projet, dont le financement est annoncé autour de 760 000 dollars, soit environ 425 millions de fcfa, doit permettre au pays de disposer d’instruments statistiques plus détaillés pour mesurer la production, les revenus, les emplois et surtout la valeur ajoutée générés par ces activités. L’enjeu est significatif dans une économie où pétrole, manganèse et bois constituent une part déterminante de l’activité et des exportations.
Le paradoxe tient précisément à cette dépendance. Le Gabon dispose depuis longtemps de statistiques sur sa production pétrolière, ses exportations de manganèse ou son activité forestière, mais ces indicateurs ne permettent pas toujours de reconstituer avec le même degré de précision l’ensemble de la richesse produite le long des chaînes de valeur. À titre d’ordre de grandeur, le pétrole représentait encore en 2024 environ un tiers du PIB, 67 % des exportations et la moitié des recettes fiscales, selon les données compilées par Coface. À cette dépendance pétrolière s’ajoutent le poids du manganèse et celui d’une industrie du bois que Libreville cherche depuis plusieurs années à faire évoluer vers davantage de transformation locale.
COSAFE doit apporter une réponse statistique à cette difficulté en développant des « comptes satellites ». Ceux-ci complètent la comptabilité nationale en isolant certaines activités afin d’en observer plus précisément les flux économiques. Pour la forêt comme pour les industries extractives, l’État pourra ainsi chercher à rapprocher les volumes produits de la valeur ajoutée effectivement créée, des emplois générés, des revenus distribués et des relations de ces secteurs avec le reste de l’économie. L’objectif n’est donc pas de remplacer les données existantes mais de compléter une photographie macroéconomique qui peut masquer les différences entre extraction, exportation et transformation domestique.
Cette amélioration statistique intervient surtout au moment où la politique économique gabonaise met davantage l’accent sur la transformation locale. Le raisonnement est important : produire davantage de manganèse ou de bois n’a pas nécessairement le même effet économique selon que la matière première est exportée avec une transformation limitée ou qu’une succession d’activités industrielles est réalisée sur le territoire. Des comptes sectoriels plus détaillés doivent permettre de mesurer ces écarts et, à terme, d’évaluer plus précisément les résultats des politiques publiques consacrées à l’industrialisation. Ils peuvent également fournir à l’État des éléments supplémentaires pour arbitrer entre fiscalité, incitations accordées aux investisseurs et investissements publics nécessaires au développement de chaque filière.
Les quelque 425 millions de fcfa mobilisés pour COSAFE doivent donc être appréciés au regard d’un enjeu beaucoup plus large : améliorer la connaissance statistique de secteurs qui concentrent une part majeure des ressources économiques du pays. Pour Libreville, la réussite du projet ne se mesurera toutefois pas au nombre de nouveaux indicateurs produits, mais à leur utilisation dans les décisions budgétaires, fiscales et industrielles. En donnant une mesure plus fine de la valeur créée par la forêt et les activités extractives, le gouvernement cherche finalement à disposer d’un outil permettant de distinguer plus clairement ce que le Gabon produit, ce qu’il exporte et ce qu’il parvient réellement à transformer en richesse intérieure.













