Gabon : Luxury Car, 15 milliards de marchés publics en cinq ans, toujours en entente directe

En cinq ans, une seule société a capté l’essentiel de la commande publique gabonaise en matière de véhicules administratifs. Son nom : Luxury Car. Ses clients : la Présidence de la République, la Garde Républicaine, la Direction générale du Budget et des Finances Publiques, la Direction générale des Impôts, la Direction générale des Élections, les ministères des Travaux Publics, de l’Habitat, de l’Intérieur, de la Défense et jusqu’aux mairies de Libreville et de Lambaréné. Le dénominateur commun de ces seize marchés approuvés entre octobre 2020 et mai 2025, recensés sur le portail officiel de la Direction générale des Marchés Publics, est aussi simple qu’il est troublant : pas un seul appel d’offres, pas une seule mise en concurrence, pas un seul autre attributaire. Seize contrats. Seize ententes directes. Un seul bénéficiaire.

Le montant global de ces attributions dépasse 15,198 milliards de fcfa, selon les données consolidées du portail DGMP. Ce chiffre, qui n’avait jusqu’ici jamais été agrégé, place Luxury Car au rang des opérateurs privés les mieux dotés par la commande publique gabonaise sur la période récente, toutes catégories confondues. La concentration est frappante : à elle seule, l’année 2024 représente plus de 8,736 milliards de fcfa répartis sur six marchés distincts, attribués par des autorités contractantes différentes, relevant de ministères différents, sur des lignes budgétaires différentes. Pourtant, le résultat est invariablement le même : Luxury Car emporte le marché, sans compétiteur déclaré.

La chronologie des attributions révèle une montée en puissance continue et méthodique. En 2020, le premier marché documenté porte sur des pièces détachées pour la Garde Républicaine, pour un montant de 299,9 millions de fcfa. En 2021 et 2022, les commandes s’élargissent aux véhicules complets : 9 unités pour les gouverneurs de province (432 millions), puis 12 véhicules spécifiques (646,4 millions), puis 40 véhicules supplémentaires (747,4 millions) dans la même année, les deux derniers marchés relevant tous deux de la DGBFIP. En 2023, la Garde Républicaine revient pour des fournitures et réparations à hauteur de 351,1 millions. À partir de 2024, les montants franchissent un palier qualitatif : 98 véhicules pour la Direction générale des Impôts (2,001 milliards), 144 véhicules pour la DGBFIP (3,96 milliards), 200 véhicules pour la Direction générale des Élections (4,295 milliards). L’escalade est continue, sans rupture de rythme ni remise en question de la procédure.

Ce qui rend ce tableau particulièrement interpellant, c’est le cadre légal qui encadre normalement le recours à l’entente directe. Le Code des marchés publics gabonais en fait une procédure dérogatoire, réservée à des circonstances précisément définies : urgence impérieuse résultant d’événements imprévisibles, existence d’un fournisseur techniquement unique, ou considérations relevant du secret défense. Aucun des seize marchés recensés ne mentionne explicitement la justification retenue. Or l’urgence impérieuse ne saurait, par définition, être invoquée seize fois de suite sur cinq années consécutives pour le même type de fournitures auprès du même attributaire. Le caractère systématique du recours à cette procédure dérogatoire constitue, à lui seul, une anomalie documentée que les organes de contrôle, Cour des comptes, DGMP, Conseil d’État, auraient vocation à examiner.

Les deux derniers marchés de la série, approuvés en août 2025, introduisent une complexité supplémentaire qui mérite un éclairage distinct. Sur le marché attribué à la délégation spéciale de la commune d’Oyem (55 millions de fcfa) et sur celui du Secrétariat Général du Gouvernement à la Primature (99,5 millions de fcfa), le portail DGMP distingue Luxury Car en qualité de « Société » et 241corporation en qualité d' »Attributaire », une dissociation juridique dont la signification reste à établir mais qui suggère l’existence d’un montage entre deux entités dont les liens restent à documenter. Ces quinze milliards ne sont donc pas seulement le bilan d’un opérateur hégémonique : ils sont le miroir d’un système de commande publique qui, sur l’un des postes de dépense les plus visibles de l’administration gabonaise, a fonctionné pendant cinq ans sans concurrence, sans transparence, et apparemment sans que personne, au sein des institutions de contrôle, n’ait jugé utile d’en interrompre le cours.

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