Le constat dressé par l’AIE et repris par Elon Musk change la nature du débat énergétique africain. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui électrifie ses villages et ses villes, mais qui dispose d’assez de puissance disponible pour héberger des infrastructures numériques stratégiques. Avec une consommation mondiale des data centers estimée à 415 TWh en 2024 et une trajectoire vers 945 TWh en 2030, la donne se déplace vers les pays capables de garantir une énergie abondante, stable et si possible bas carbone.
Le Gabon, dont la production électrique reste modeste à l’échelle continentale, part avec un désavantage de taille, mais dispose aussi d’un atout rarement mis en avant dans ce débat : une intensité carbone de son mix électrique déjà largement dominée par l’hydroélectricité, avec des barrages comme Grand Poubara (160 MW) ou Kinguélé Aval (35 MW). Un argument de poids à l’heure où les grands opérateurs de data centers, Google, Microsoft ou Amazon en tête, cherchent activement des sites d’implantation à faible empreinte carbone pour leurs engagements climatiques.
La comparaison avec les capacités existantes sur le continent est cependant sévère pour tous les pays d’Afrique centrale. Sur les 360 MW de capacités de data centers actives recensées par l’African Data Centres Association, l’essentiel se concentre en Afrique du Sud, au Kenya et au Nigeria, où des acteurs comme Africa Data Centres (groupe Cassava Technologies) ou Raxio Group ont déjà déployé des campus de plusieurs dizaines de mégawatts. Raxio, justement, a ouvert un data center à Libreville en 2023, une capacité encore limitée mais qui démontre qu’un site gabonais peut techniquement s’insérer dans une stratégie d’expansion régionale, à condition que l’alimentation électrique associée suive. Le vrai verrou n’est donc pas l’absence totale d’infrastructure, mais l’incapacité actuelle du réseau à garantir la continuité de service que ce type d’installation exige, un data center ne tolère quasiment aucune coupure, contrairement à un foyer urbain habitué aux délestages de la SEEG.
L’exemple kényan illustre une voie que le Gabon pourrait observer de près. Nairobi a bâti son attractivité numérique sur la géothermie, une ressource locale abondante exploitée notamment par KenGen dans la vallée du Rift, qui alimente aujourd’hui une partie significative des data centers du pays à un coût compétitif et avec une empreinte carbone quasi nulle. Le Gabon ne dispose pas de géothermie exploitable à cette échelle, mais son potentiel hydroélectrique inexploité, estimé à plusieurs milliers de mégawatts selon les études du secteur, avec des projets comme Booué encore en développement, pourrait jouer un rôle comparable si une fraction de cette production future était fléchée dès la conception vers un usage numérique dédié, plutôt que d’être uniquement absorbée par la demande résidentielle et industrielle classique.
La question des puces, second facteur cité par Elon Musk aux côtés de l’électricité, rappelle aussi que l’énergie seule ne suffit pas. Aucun pays d’Afrique centrale ne maîtrise la chaîne de production de semi-conducteurs, et le Gabon devra, comme l’ensemble du continent, dépendre d’importations de matériel informatique et de partenariats avec des fournisseurs de cloud étrangers pour tout projet d’infrastructure IA. C’est d’ailleurs le modèle suivi par le Rwanda, qui a misé sur des partenariats avec des acteurs comme Nvidia et le programme Digital Ambassador pour former des compétences locales en IA sans chercher à produire lui-même le matériel, en misant plutôt sur son avantage énergétique (barrage de Nyabarongo, extension de Rusumo Falls) et sur une stabilité réglementaire attractive pour les investisseurs technologiques.
Reste enfin la question de la priorisation politique, plus délicate que technique. Avec un taux d’accès à l’électricité qui demeure inégal entre Libreville et les provinces de l’intérieur, orienter une partie des futures capacités de production vers des data centers plutôt que vers l’électrification rurale poserait un arbitrage sensible pour les autorités. L’expérience sud-africaine, où Johannesburg et Le Cap ont accueilli l’essentiel des grands data centers pendant que certaines zones rurales du pays continuent de subir des coupures programmées (load shedding), montre que ces deux priorités, accès de base et infrastructure numérique de pointe, peuvent difficilement progresser au même rythme sans une planification énergétique qui les découple clairement, par exemple en réservant les nouvelles capacités hydroélectriques ou thermiques à un usage industriel et numérique pendant que l’électrification rurale s’appuie sur des solutions décentralisées, solaires notamment, comme le tente actuellement le Burkina Faso dans ses zones les plus reculées.














