L’ancrage du projet Jasan Group à Qantara Ouest illustre une mécanique bien identifiée dans l’industrialisation textile : l’investisseur unique de grande taille fait basculer toute une zone économique. Avec 117 millions de dollars, 300 000 m² et 6 000 emplois annoncés, ce complexe ne se contente pas de produire des vêtements, il installe filature, tissage, confection et teinture sur un même site, créant de facto un écosystème intégré capable d’attirer ensuite des sous-traitants de plus petite taille. C’est exactement le schéma qu’a suivi l’Éthiopie avec le parc industriel de Hawassa, lancé en 2016 avec un investissement initial d’environ 250 millions de dollars, qui a fini par employer plus de 25 000 personnes et attirer des enseignes comme PVH ou Calvin Klein en quelques années seulement.
Le Maroc offre un deuxième précédent instructif, plus proche géographiquement et institutionnellement du Gabon par son usage des zones franches. La Tanger Free Zone et la Tanger Automotive and Textile City ont capté des investissements espagnols, français et turcs en misant sur trois leviers précis : proximité douanière avec l’Union européenne, exonérations fiscales sur une durée longue, et formation de main-d’œuvre financée par l’État via l’Office de la Formation Professionnelle. Résultat, le Maroc exporte aujourd’hui plusieurs milliards d’euros de textile-habillement par an vers l’Europe, principalement grâce à des donneurs d’ordre comme Inditex ou Decathlon qui ont sous-traité une partie de leur production sur place.
Le Gabon dispose, sur le papier, d’un outil comparable avec la Zone économique spéciale de Nkok, opérationnelle depuis 2012 et développée avec Arise IIP (filiale du groupe Olam). Nkok a réussi sa mue sur le bois, avec plus de cent entreprises de transformation installées et l’interdiction d’exporter le grumes bruts depuis 2010 qui a servi de levier réglementaire décisif. Mais aucune unité textile significative n’y a émergé, alors même que le modèle contractuel (exonérations, foncier viabilisé, guichet unique) est déjà rodé et pourrait s’appliquer telle quelle à une filière textile, à condition de trouver l’investisseur ancre équivalent à un Jasan Group ou à un groupe turc comme Dinamik Raus Tekstil.
La question de la matière première mérite également d’être posée concrètement. Contrairement à l’Égypte, qui dispose d’une production cotonnière historique le long du Nil, le Gabon ne produit pas de coton à l’échelle industrielle et devrait, comme l’Éthiopie à ses débuts, importer les intrants textiles avant d’espérer développer une chaîne de valeur locale complète. Cela n’a pas empêché l’Éthiopie de devenir un pôle d’exportation textile en quelques années en misant sur la confection à faible coût plutôt que sur la production de matière première, un chemin que le Gabon, avec des coûts salariaux et énergétiques plus élevés que ceux de l’Afrique de l’Est, devrait néanmoins adapter à son propre positionnement, peut-être vers un segment plus qualitatif ou vers l’uniforme professionnel et administratif, marché captif que l’État gabonais pourrait lui-même orienter vers une production locale.
Enfin, l’écart entre ambition affichée et réalité industrielle reste le point le plus frappant. L’Égypte vise 11,5 milliards de dollars d’exportations textiles d’ici 2030, un objectif appuyé par un Conseil des exportations de vêtements dédié et une diplomatie économique active auprès des groupes asiatiques. Le Gabon, dans sa stratégie de diversification économique post-pétrole portée depuis plusieurs années, cite régulièrement l’agro-industrie, le bois et les mines comme priorités, mais rarement le textile, alors que la demande intérieure en uniformes scolaires, tenues militaires et administratives, et vêtements de travail représente déjà un marché captif significatif aujourd’hui couvert presque exclusivement par l’importation, notamment depuis la Chine et la Turquie. GSEZ ou l’Agence de Promotion des Investissements pourraient, à l’image de la SCZONE égyptienne, faire de ce segment un point d’entrée réaliste avant d’envisager l’exportation à grande échelle.














