Gabon : comment l’État a discrètement fait de la CEMAC son premier bailleur, au détriment des entreprises de la sous-région

Avec 3 449,950 milliards de fcfa d’encours sur le marché financier régional à fin décembre 2025, selon les chiffres de la Direction Générale de la Dette (DGD), le Trésor gabonais est devenu l’un des tout premiers emprunteurs de la zone CEMAC sur ce compartiment, absorbant à lui seul 39,3% de l’encours total de la dette publique du pays, 8 780,337 milliards de fcfa. Ce seul poste dépasse désormais la totalité de l’encours de la dette extérieure du pays, 4 127,620 milliards de fcfa. Cette montée en puissance, portée par une hausse de 56,933% de l’encours intérieur global sur l’année, soit +1 687,932 milliards de fcfa, s’est opérée sans grand débat public, alors même qu’elle redessine les équilibres de financement de toute la sous-région.

L’ampleur du prélèvement se lit aussi dans les flux de l’année. En 2025, l’État a mobilisé 2 161,695 milliards de fcfa de nouveaux tirages sur le seul marché financier régional, sur un total de 2 211,696 milliards de fcfa de financements intérieurs. Le marché financier régional CEMAC repose sur une liquidité limitée, mobilisée par les banques commerciales et les investisseurs institutionnels de la zone. Quand un État absorbe une part aussi importante de cette ressource en un seul exercice, les capacités de financement disponibles pour les autres émetteurs, entreprises corporates, collectivités, ou même d’autres États de la sous-région, se réduisent mécaniquement. C’est l’effet d’éviction : plus l’État emprunte, moins il reste de liquidité et de guichets ouverts pour les acteurs privés.

Un détail des données DGD nuance toutefois la lecture d’un marché purement régional captif : sur les 1 806,798 milliards de fcfa d’Obligations du Trésor Assimilables (OTA) mobilisées en 2025, 1 079,111 milliards de fcfa, soit 60%, proviennent de Spécialistes en Valeurs du Trésor qualifiés d’« extérieurs », contre 727,687 milliards de fcfa seulement de SVT intérieurs. L’effet d’éviction sur l’épargne strictement gabonaise ou régionale pourrait donc être moins massif que le volume total ne le laisse supposer, une partie significative de la ressource captée par l’État provenant d’investisseurs non-résidents attirés sur le marché CEMAC plutôt que prélevée directement sur la capacité de financement des entreprises locales.

Cette dynamique reste néanmoins documentée uniquement du côté de l’emprunteur souverain. Aucune donnée publique ne permet à ce jour de mesurer précisément l’impact sur les entreprises gabonaises et régionales : combien de dossiers de levée de fonds ont été repoussés, combien de conditions d’emprunt se sont durcies, quelles banques ont vu leur exposition au risque souverain gabonais grimper au point de limiter leurs autres engagements. Ce silence statistique est en soi révélateur d’un angle mort dans le débat public sur la dette, alors même que le service payé par l’État sur le seul marché financier régional a atteint 1 113,555 milliards de fcfa en 2025, soit une ponction et un remboursement quasi simultanés qui mobilisent en continu la liquidité disponible sur ce compartiment.

Le choix de privilégier le marché régional s’inscrit également dans un contexte où l’accès au marché financier international se resserre pour le Gabon, sous le poids de notes dégradées chez Moody’s (Caa2, perspective négative) et Fitch (CCC-). La dette extérieure recule légèrement sur la période, -40,887 milliards de fcfa soit -0,981%, quand la dette intérieure, portée par le marché régional, explose. Signe que ce basculement ne se traduit pas par un coût de financement nettement plus avantageux : le taux d’intérêt implicite payé sur l’encours intérieur ressort à environ 4,6% (215,084 milliards de fcfa d’intérêts pour 4 652,718 milliards de fcfa d’encours), contre environ 5,6% sur l’extérieur, un écart resserré compte tenu de la notation souveraine dégradée à l’international. Ce basculement peut se lire comme une stratégie de repli délibérée face à des conditions internationales devenues plus coûteuses, ou comme une conséquence directe d’un accès restreint aux eurobonds et aux bailleurs multilatéraux.

Quoi qu’il en soit, la concentration de l’encours gabonais sur le marché régional, 39,3% de la dette publique totale du pays sur un seul compartiment sous-régional, appelle une réaction des autorités monétaires de la zone. La BEAC, garante de la stabilité du marché financier régional, gagnerait à documenter publiquement le niveau d’exposition des banques de la sous-région à la dette souveraine gabonaise, la part réelle détenue par des SVT non-résidents, et à évaluer si ce rythme d’absorption, avec un service annuel dépassant déjà 1 100 milliards de fcfa, reste soutenable pour l’ensemble de l’écosystème financier CEMAC.

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