Le Fonds Gabonais d’Investissements Stratégiques a été conçu pour l’exact inverse de ce qui l’amène aujourd’hui sous les projecteurs. Créé en 2012, il est présenté comme le gestionnaire exclusif du Fonds Souverain de la République Gabonaise, chargé de mobiliser les ressources du portefeuille de l’État et de l’exploitation pétrolière au profit des infrastructures, du tissu économique et des secteurs sociaux du pays. Sa doctrine officielle vise à transformer l’économie gabonaise en misant sur une performance financière de long terme et des investissements aux côtés de partenaires privés dans des projets à fort impact social. Rien, dans cette architecture, ne prédestinait le FGIS à devenir un dossier d’audit de passif.
C’est pourtant la bascule que révèle Africa Intelligence le 28 juillet 2026 : le FGIS entre dans le périmètre de la Task Force sur la dette publique, l’organe rattaché à la Présidence chargé de traquer les dettes fictives et les engagements irréguliers de l’État. Le FGIS n’est pas un acteur périphérique : il pilote, via sa filiale Gabon Power Company, des projets structurants comme les centrales de Ngoulmendjim et Dibwangui ou l’usine de traitement d’eau Ntoum7, et détient des participations dans des dossiers miniers majeurs comme Belinga. Un fonds pensé pour capitaliser l’État se retrouve ainsi scruté pour ses potentiels passifs, une bascule qui traduit un changement de nature de l’instrument dans le débat public.
Ce basculement s’inscrit dans un mouvement plus large de mise à plat des finances publiques. Le ministre de l’Économie Thierry Minko a lancé, le 17 juin 2026, les travaux d’un comité chargé d’établir un état exhaustif des passifs exigibles de l’État, une opération conduite selon les normes internationales INTOSAI-ISSAI dans le contexte des négociations avec le FMI. Les autorités elles-mêmes évoquent des « violations de contrats et de règles budgétaires » imputées à la gestion antérieure, ainsi que le « défaut de transfert de certains fonds vers les comptes du Trésor public ». Que le FGIS soit concerné par ce dernier point, à savoir des fonds non reversés au Trésor, changerait la portée de l’enquête, puisqu’il s’agirait alors d’argent public soustrait à la consolidation budgétaire plutôt que d’une simple créance mal recensée.
L’enjeu financier justifie la vigilance. Selon les données disponibles, la dette publique gabonaise est évaluée à environ 8 700 milliards de fcfa, soit entre 70 et 74 % du PIB à fin mars 2026, un niveau qui a déjà provoqué une chute de l’Eurobond gabonais 2031 après des projections du FMI plaçant la dette à 85,5 % du PIB en 2026, au-dessus du plafond CEMAC de 70 %. Si les investigations sur le FGIS révèlent des engagements hors bilan liés à Belinga ou à Gabon Power Company, cette photographie déjà dégradée pourrait s’alourdir davantage, avec des répercussions directes sur les négociations en cours avec le Fonds monétaire international.
Reste la question de fond : un fonds souverain censé garantir l’indépendance financière du pays sur le long terme peut-il rester crédible comme véhicule de croissance s’il est simultanément traité comme un foyer potentiel de passifs cachés ? La réponse dépendra moins des conclusions de la Task Force que de la capacité de l’État à distinguer, une fois pour toutes, ce qui relève de l’investissement stratégique légitime et ce qui s’apparente à de la dette déguisée en participation.













