Ebel-Abanga : bientôt 88 milliards plus tard, mais personne ne sait toujours où est passé l’argent

Le chantier du pont d’Ebel-Abanga illustre, à échelle réduite, le même mal que celui que la Task Force révèle sur l’ensemble des marchés publics gabonais. Débuté en mars 2025 et confié au consortium européen BESIX-MBB-Matière depuis 2023, ce projet de désenclavement a d’abord été financé par un premier prêt de 74,8 milliards de fcfa contracté auprès de la Deutsche Bank début 2024. La Loi de finances rectificative 2026 y ajoute désormais, à son article 80, une rallonge de 13,11 milliards de fcfa pour permettre l’achèvement des travaux, portant le coût cumulé de l’infrastructure à près de 88 milliards de fcfa.

Le problème n’est pas la rallonge en elle-même, les dépassements de coûts existent sur tous les grands chantiers d’infrastructure du monde, mais l’absence totale de justification documentée. Aucun rapport d’exécution ne permet à ce jour de savoir quelle part des 74,8 milliards initiaux a effectivement été décaissée, à quel rythme, ni pour quels postes précis de travaux. Cette opacité rappelle très exactement les schémas que la Task Force a mis au jour ailleurs, où des marchés dérivent de dizaines de points de pourcentage sans que l’écart soit expliqué avant qu’il ne soit trop tard.

Les précédents recensés par les enquêteurs de la Task Force donnent une idée de ce qu’un audit détaillé d’Ebel-Abanga pourrait révéler. Sur la route Ndjolé-Médouneu, les surfacturations ont atteint 2,8 milliards de fcfa sur les seuls marchés de gros œuvre, soit près de 30 % du montant initial du contrat, tandis que sur le chantier du stade d’Oyem, le budget avait dérapé de 47 % par rapport à l’enveloppe de départ. Ces deux cas concernent des infrastructures publiques d’ampleur comparable à celle du pont d’Ebel-Abanga, et démontrent que les rallonges budgétaires sans explication ne sont pas l’exception mais un motif récurrent de la commande publique gabonaise récente.

Le contexte dans lequel cette rallonge est votée aggrave le problème de perception. Le ministre de l’Économie a lancé en juin un audit exhaustif des passifs de l’État pour établir, selon les normes INTOSAI-ISSAI, un état exhaustif des passifs exigibles conditionnant la reprise des négociations avec le FMI. Le Parlement a par ailleurs adopté une LFR 2026 qui ampute le budget de l’État de 862 milliards de fcfa par rapport à la mouture votée fin 2025. Dans ce climat de rigueur budgétaire affichée, faire voter une rallonge de 13 milliards sans bilan d’exécution du prêt initial affaiblit la cohérence du message envoyé aux créanciers et au FMI.

À l’heure où le Gabon prépare le retour le plus important de son histoire récente sur le marché obligataire international, chaque ligne budgétaire non justifiée devient un argument de plus pour les investisseurs les plus prudents. Le pont d’Ebel-Abanga, à lui seul, ne pèse pas sur la trajectoire de la dette gabonaise. Mais multiplié par le nombre de chantiers similaires identifiés par la Task Force, il illustre une pratique systémique de financement sans redevabilité, précisément ce que l’audit des passifs est censé corriger avant toute nouvelle levée de fonds.

le coup de coeur

Derniers Articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img
spot_img