Gabon : comment auditer sa dette tout en votant des rallonges et des suppressions sans justification

La contradiction est frontale et se joue dans le même texte de loi. D’un côté, le gouvernement affiche une doctrine de rigueur et de transparence : le comité d’audit et de consolidation des passifs exigibles de l’État, lancé le 17 juin 2026 par le ministre Thierry Minko, doit produire une photographie exacte des montants dus par l’État, en distinguant les créances validées de celles qui nécessitent encore des contrôles, selon les normes internationales INTOSAI-ISSAI. De l’autre, la Loi de finances rectificative qui porte ce même objectif contient des lignes budgétaires qui échappent précisément à ce standard de justification, comme la rallonge de 13,11 milliards de fcfa pour le pont d’Ebel-Abanga ou la coupe de près de 1 000 milliards d’investissements publics du budget initial.

Cette incohérence n’est pas anecdotique, elle touche au cœur de la crédibilité de la démarche d’audit. La Task Force elle-même, active depuis 2020, a documenté à quel point le manque de vérification préalable a coûté cher à l’État : fournitures informatiques gonflées, marchés alimentaires douteux, chantiers livrés à moitié ou pas du tout, dessinent le portrait d’un État longtemps incapable de vérifier que son argent était bien dépensé. Que la LFR 2026, censée incarner justement la rupture avec cette pratique, contienne elle-même des lignes non documentées revient à reproduire, au niveau législatif, le problème que l’audit est censé résoudre au niveau administratif.

Le calendrier aggrave cette contradiction. Le Fonds monétaire international attend les résultats de l’audit comme préalable à toute négociation sérieuse, et la session parlementaire close le 2 juillet a permis l’adoption de la LFR 2026, un texte précisément calibré pour préparer les négociations avec le Fonds,   mais qui, fin juin, n’avait toujours pas été transmis aux services du FMI à Washington selon Africa Intelligence. Un texte présenté comme l’instrument de la sincérité budgétaire, mais dont certaines lignes n’ont fait l’objet d’aucun débat contradictoire documenté, ni transmission dans les délais annoncés, envoie un signal ambigu aux bailleurs qui doivent statuer sur la fiabilité des comptes gabonais.

Le fond du problème est méthodologique. Un audit de passifs vise à distinguer les dettes légitimes des engagements litigieux, mais il ne peut rien pour les décisions budgétaires prises en parallèle sans justification équivalente. Chaque suppression de ligne d’investissement ou chaque rallonge accordée sans bilan d’exécution constitue, de facto, un nouveau passif potentiel non couvert par l’audit en cours, puisque ce dernier porte sur le stock existant et non sur les flux qui continuent de se former pendant que l’exercice se déroule.

Pour que l’audit produise l’effet de crédibilité recherché auprès du FMI et des marchés, il faudrait que la même rigueur méthodologique s’applique aussi aux textes votés pendant sa réalisation. Tant que ce n’est pas le cas, l’exercice de vérité comptable engagé par Thierry Minko risque de se heurter à sa propre contradiction : documenter minutieusement le passé pendant que le présent continue de produire les mêmes zones d’ombre.

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