« Le Nguil : un Dieu reste un Dieu »

LE COFFRET

Jusqu’à ce jour, beaucoup d’Africains fonctionnent encore selon le paradigme colonial. Qu’est que c’est qu’un paradigme ? Un paradigme, c’est le cadre  à l’intérieur duquel chaque communauté, chaque individu, chaque pays, chaque société, chaque nation, chaque civilisation, chaque groupement humain accède au réel. 

Il est établit que chaque groupement humain n’a pas le même réel qu’un autre groupement humain. Chaque communauté n’accède  pas au réel de la même manière que telle autre communauté. Ce cadre d’accès au réel  est influencé par l’expérience, les blessures communes des membres de la communauté, l’éducation, les croyances, l’histoire, le contexte sociologique, etc.

Aujourd’hui, malgré les indépendances octroyées, on réalise qu’en Afrique, certains pays fonctionnent toujours à l’intérieur du cadre colonial, c’est à dire à l’intérieur du cadre qui a été défini depuis la colonisation, par la colonisation et selon le paradigme colonial. Ce qui fait que même si on parle de décolonisation au niveau physique, puisque le colonisateur blanc n’est plus physiquement là, même si on parle de décolonisation au niveau politique, puisque depuis 1960 les gouvernants ne sont plus des blancs mais des autochtones africains, le paradigme de la pensée continue d’être le paradigme colonial. Qu’est-ce donc le paradigme colonial ? Pour définir le paradigme colonial, il faut d’abord comprendre ce qu’est la colonisation. Et qu’est-ce que la colonisation ? La colonisation, c’est un ensemble de comportements à l’intérieur duquel un peuple s’impose à un autre qu’il considère comme faible, se considère comme plus fort  et décide de se saisir des ressources et des richesses du peuple qu’il considère comme inférieur. Ce peuple soit disant fort se saisit également de la personne du peuple qu’il considère comme plus faible et en dispose à sa guise, soit en le tuant physiquement, soit en l’anéantissant culturellement et spirituellement par une série de mécanismes comme l’éducation, l’éducation religieuse, la scolarisation et la peur créée par un usage méthodique de la violence systématique ; ce peuple dit supérieur continue de dominer le peuple dit faible, même lorsque le peuple considéré comme faible se croit libre et se dit indépendant, mais n’agit que du point de vue du colonisateur.  C’est ce que l’on appelle le paradigme colonial. Lorsque l’on regarde bien les comportements des anciens  peuples colonisés d’Afrique comme au Gabon par exemple, on réalise que les gabonais  continuent de fonctionner, 62 ans après l’indépendance, selon la pensée coloniale, selon le paradigme colonial.

Qu’est-ce qui caractérise le paradigme colonial ? En voici quelques traits caractéristiques.

  1. Premier présupposé du paradigme colonial, c’est qu’il existe plusieurs races, et que ces races sont hiérarchisées. Tout en haut de l’échelle, il y aurait la race blanche caucasienne, suivie de la race jaune, suivie de la race rouge, la race noire occupant le bas de l’échelle. L’existence de plusieurs races et leur hiérarchisation est naturellement un mensonge. L’afrodescendant haïtien Joseph Antenor Firmin, au 19ème siècle, et le sénégalais Cheik Anta Diop, au 20ème siècle, ont démontré qu’il n’existe qu’une seule race : c’est la race humaine qui ne connait aucune hiérarchie. Qu’il n’y a pas de race supérieure ni de race inférieure.  Depuis lors, une étude sur l’ADN, réalisée sur l’ensemble des habitants de la terre, a démontré qu’il y a moins  de 1% dans le bagage génétique d’un Blanc qui le distingue d’un Noir. Cette étude  avait été présentée très officiellement à Monseigneur Desmond Tutu. C’est la chaîne de télévision ARTE qui avait réalisé le documentaire pour faire connaitre  cette étude au grand public.  Donc, comme avaient dit nos illustres ancêtres Joseph Antenor Firmin et Cheik Anta Diop, il n’y a pas plusieurs races, il ne saurait donc y avoir de hiérarchie entre les races.  Il n’y a qu’une seule race : la race humaine dont les Africains Noirs détiennent l’antériorité par le simple fait qu’ils ont foulé le sol de la planète terre les premiers. Malgré ce raisonnement logique, pour le maintien du paradigme colonial, afin de dominer par la violence les autres peuples pour s’accaparer leurs richesses, il fallait maintenir  cette réalité fictionnelle de plusieurs races et de la supériorité de la race blanche, nécessaire pour faire fonctionner la colonisation et ainsi justifier l’injustice qui est fondée sur la violence de l’accaparement des richesses et des ressources des peuples considérés comme faibles. L’idéologie des races et leur hiérarchisation a  donc été maintenue et renforcée pour justifier la colonisation, la race noire occupant le bas de l’échelle de l’humanité.
  1. Le Deuxième présupposé du paradigme colonial consiste en ce que dans la hiérarchisation des races, la race blanche est supérieure à la race jaune, la race jaune est supérieure à la race rouge et la race rouge est supérieure à la race noire. Par conséquent, ce que toutes les races doivent imiter comme modèle, c’est ce que font les  Blancs. Et tout ce que font les Blancs est supérieur. Et pour leur salut, les races inférieures se trouvant en dessous de la race blanche ont intérêt à imiter les Blancs.
  1. Le Troisième présupposé du paradigme colonial tient au fait que les langues africaines ne sont pas considérées par le colonisateur comme des langues, mais des patois ; et dans le meilleur des cas, comme des langues vernaculaires. Vernaculaire vient du latin « vernaculus », qui signifie relatif aux esclaves nés dans la maison. La colonisation n’a jamais considéré les langues africaines comme des langues, le paradigme colonial va consister en ce que l’Africain lui-même ne considère pas sa propre langue maternelle comme une langue capable de véhiculer une pensée, transmettre un savoir ou une connaissance. Un patois ou une langue vernaculaire ne peut pas véhiculer une pensée ni transmettre un savoir.
  1. La musique fonde le quatrième présupposé du paradigme colonial en ce qu’il est admis que la musique européenne est la seule vraie musique, tandis que la musique africaine, c’est du bruit barbare, et si on veut être gentil, on la qualifie de  folklore. D’ailleurs, les Gabonais vivent tellement dans le paradigme colonial qu’ils qualifient eux-mêmes leurs propres musiques et danses de folkloriques. Les Gabonais sont tellement dans le paradigme colonial que, pour tenter de vivre avec leur propre complexe d’infériorité, ils vont dire qu’ils font une musique tradi-moderne. On croit rêver !
  1. Cinquième présupposé du paradigme colonial : la science africaine. Dans le paradigme colonial, c’est le colon qui définit ce qui est science. Tant que le colon n’a pas considéré que telle ou telle pratique est de la science, alors ce n’est pas de la science. Cela chagrinait particulièrement Cheikh Anta Diop envers les Africains à qui il reprochait de considérer que « la vérité sonne blanche » quand des Africains lui demandaient pourquoi ses travaux et sa pensée n’étaient  pas reconnus par les Blancs.

Boaventura de Sousa Santos, un portugais,  a écrit un livre intitulé Epistemologies of the South, livre est paru en 2014. Boaventura de Sousa Santos décrit ce qu’il appelle l’épistemicide. L’épistemicide est composé du préfixe « epistemer » qui vient du latin et signifie science, connaissance, savoir, et du suffixe « icide » qui signifie ce qui sert à tuer. Epistemicide, c’est un processus par lequel les colons tuent les savoirs des peuples colonisés. Boaventura de Sousa Santos attire notre attention sur le fait que les peuples européens se sont donné pour mission de tuer tous les savoirs qui ne sont pas d’eux, c’est à titre qu’ils commettent des meurtres des scientifiques africains qu’ils n’approuvent pas. D’autre part, ils réduisent  au silence, ils annihilent ou dévalorisent  les systèmes de connaissances africains. Boaventura de Sousa Santos démontre dans son livre comment les colonisateurs européens ont tué la science et les savoirs africains en considérant que le savoir et la science ne peuvent pas être africains. Les colonisateurs  ont tué tous les savoirs qui ne sont pas d’eux, afin de pouvoir faire la promotion des seuls savoirs qu’eux seuls reconnaissent, de telle sorte qu’en dehors des savoirs reconnus par eux, le savoir ne veut pas venir d’Afrique.

  1. Sixième présupposé du paradigme colonial : la spiritualité. Pour le colonisateur, l’Africain n’a pas de spiritualité, il n’a que de la superstition. D’ailleurs la colonisation comporte un mécanisme qui  consistait à christianiser les africains par toutes les voies de la férocité, parce que le colonisateur a la prétention de considérer que toute spiritualité qui n’est pas occidentale,  qui n’est pas judéo-chrétienne, c’est du paganisme, de la superstition,  des idolâtries, des diableries, etc. 

De ce préjugé colonial, le colonisateur s’était donné pour mission de tuer tout africain qu’il considérait comme païen, au nom de Dieu, parce que Dieu le veut : Deo volente.

  1. Septième présupposé du paradigme colonial concerne les arts. Les arts de la race blanche sont censés être supérieurs aux autres arts. D’ailleurs, il n’était pas admis que les Africains puissent avoir de l’art ; dans le cas où on l’admettait quand même, l’art africain était appelé art primitif, par opposition à l’art avancé qui ne pouvait être que blanc caucasien et européen. Tout ce qui est  primitif étant arriéré et inférieur, donc africain. Le problème s’est alors posé aux Blancs eux-mêmes qui ont volé et pillé l’art africain. Comme peut-on voler ce qui est arriéré et primitif et l’exposer fièrement dans les plus beaux musées des capitales occidentales ? Jacques Chirac, ancien président français, a commencé par adoucir le langage pour l’appellation de l’art africain et des autres peuples colonisés qui n’était plus primitif, mais premier. Ainsi, on a gommé l’aspect péjoratif de l’épithète primitif pour utiliser l’épithète premier considéré comme plus amélioratif, même si, en réalité, ça veut dire la même chose. 

En résumé, selon le paradigme colonial, il n’y a que le colonisateur qui décide de ce qui est bien, de ce qui est beau, de ce qui est juste, de ce qui est spiritualité, de ce qui est art, de ce qui est langue, de ce qui est musique, de ce qui est science. Tant que l’africain possède une chose, cette chose est laide, elle est fausse, elle est injuste, elle arriérée. Mais dès que cette chose change de mains et passe des mains africaines aux mains occidentales, cette chose devient belle, elle devient juste, elle devient vraie, elle devient art, elle devient science, elle devient spiritualité, elle devient musique.

Il est important que  l’Africain n’oublie jamais  que le paradigme colonial est un paradigme de vol. L’occidental Blanc n’a pas créé grand-chose, il vole. L’occidental Blanc n’a pas inventé grand-chose, il l’accapare. Et avant qu’il n’accapare ce que possède l’Africain, il le considère que comme mauvais. Mais si l’Africain considère lui-même que ce qu’il a est mauvais, qu’il le « donne » à l’occidental,  là, tout à coup, ce qui était mauvais entre les mains de l’Africain devient parfait entre les mains de l’Occidental. 

Quand les colonisateurs  français se sont accaparés des objets traditionnels et cultuels Fang comme le Nguil, le paradigme colonial était que ces objets n’étaient que de l’idolâtrie, un ramassis de superstition. Et voilà que le Nguil, entre des mains occidentales, a été vendu à 4,2 millions d’euros, soit près de 2,8 milliards de FCFA, en mai 2022.  Lorsque l’on sait que le seul vrai et unique Dieu de l’Occident, c’est l’argent, on est bien obligé de reconnaitre que le Nguil, qui était chez les Fang le Dieu du Droit et de la Justice, a conservé rang de Dieu, même après avoir été volé par le colonisateur. En atteignant un prix record d’une vente d’objet d’art, le Nguil trône à l’Olympe, comme le Dieu qu’il n’a jamais cessé d’être. Finalement, « un Dieu reste un Dieu ». Il était important de le faire savoir à nos ancêtres à qui le Nguil avait été dérobé.

Maître Paulette Oyane Ondo

Avocat au Barreau du Gabon.

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