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    Maître Paulette Oyane-Ondo : « le Gabon en transition, l’âme n’a pas de prix ! »

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    Dans une tribune parue dans le journal La Loupe du 25 septembre 2023, maître Paulette Oyane-Ondo fait une analyse pertinente de la situation politique du Gabon depuis les indépendances. Si elle salue le coup de force libératoire des militaires du 30 août 2023 qui a entraîné une période de transition, il n’en demeure pas moins qu’elle invite les Gabonais à éviter les mêmes erreurs des années 90. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, elle rappelle « à tout le monde, pas seulement aux autorités de transition, que le Gabon a déjà connu une Conférence Nationale qui n’a eu que des défauts ». Elle souligne avec insistance que « les populations gabonaises doivent compter à partir de maintenant« . Lecture. 

    Cela fait plus de 15 ans que j’observe la vie politique de mon pays et que je l’analyse. En tant que native, originaire et autochtone de ce pays, ancrée dans ses traditions culturelles, rien de ce qui se passe au Gabon ne me laisse indifférente, à tel point que j’ai souvent prédit son avenir sans jamais me tromper. Je l’ai payé cher, extrêmement cher, mais je ne le regrette pas.

    J’avais dit clairement que le Gabon ne connaîtra jamais l’alternance politique par les urnes, parce que le fondement et le fonctionnement du système qui a créé le Gabon ne le permet pas. A I’époque, j’avais été tournée en dérision, insultée, ridiculisée et moquée par l’oligarchie, la bourgeoisie et les élites gabonaises. Je m’étais suis sentie bien seule et incomprise, mais j’ai assumé.

    Il y a près de treize ans, j’ai insisté, parce que je ne renonce jamais quand je suis persuadée d’avoir raison et que je peux en faire la démonstration, mon père m’ayant inculquće que ma meilleure alliée dans la vie, c’est la démonstration analytique dans la défense des principes. J’ai alors dit aux Gabonais qu’au lieu d’aller aux élections, faisons nous-mêmes la transitologie en créant un paradigme typiquement gabonais.

    Je me dois, à la vérité, de dire que je n’ai pas inventé la transitologie, mais j’en ai étudié toutes les formes qui existent dans le monde, de l’Afrique du Sud au Myanmar (anciennement Birmanie), du Nigéria au Ghana, de la Tunisie en Espagne sous FRANC0, de l’URSS en Egypte, etc.

    Créer une meilleure société

    Grâce à cette étude exhaustive, j’ai acquis un savoir considérable sur le sujet et une capacité de mettre mes connaissances en pratique. Ma conviction profonde que l’alternance est impossible au Gabon par les élections présidentielles a, par surcroît, été bien ancrée. Et je suis demeurée persuadée que si nous, les Gabonais, nous voulons éviter le déclin de notre pays qui me paraissait inéluctable, nous devons nous-mêmes, en tant que natifs, originaires et autochtones de ce pays, le changer pour créer une meilleure société qui tienne compte de ce que nous sommes fondamentalement. Je me rappelle avoir produit des centaines d’écrits dans ce sens de 2010 à 2018, des textes poignants pour faire entendre raison aux Gabonais – en vain. Tout ce que j’ai récolté en 2015 et 2016, c’est un torrent d’injures, de calomnies et de crachats au visage.

    Aujourd’hui, les militaires gabonais ont fait tomber un système qui nous a opprimé pendant 56 ans et qui a atteint son point culminant ces 14 dernières années. J’ai personnellement vécu cet acte des militaires comme un acte de salut public. Je l’ai vécu physiquement, psychologiquement et mentalement comme une expérience métaphysique, comme si on vous enlevait une chape de plomb qui vous rendait claustrophobe. Je ne boude donc pas mon plaisir concernant ce que les militaires gabonais ont accompli le 30 août 2023.

    Démocratie ou simplement politique

    Depuis lors, les militaires ont mis en place une transition dont on ne sait pas si elle est démocratique ou simplement politique. A la limite, pour I’instant, peu importe !

    Le simple fait que cette transition existe après le cauchemar éveillé que le Gabon a vécu ces 14 dernières années est appréciable. Toutefois, je sais que toutes les transitions n’aboutissent pas forcément à l’alternance démocratique. Je sais également que toutes les transitions n’aboutissent pas forcément à une meilleure société où l’ensemble de ses enfants s’épanouiraient.

    Ce dont j’ai rêvé pour le Gabon et les Gabonais qui, comme moi, n’ont pas de pays de rechange, qui n’ont comme seul pays que le Gabon, c’est la transitologie comme une stratégie qui conduit vers la démocratie, l’Etat de droit et le recouvrement de la dignité qui revient à tout être humain par le simple fait qu’il est un être humain, le tout gouverné par des principes tellement justes que les opprimés comme les oppresseurs doivent être libérés de l’étau des préjugés ethniques et de I’injustice qui fondent le régime politique gabonais depuis 1960. Car, les principes sauvent aussi bien les oppresseurs que les opprimés. Les oppresseurs, étant engagés dans la voie de la violence systématique, développent un instinct bestial au sens freudien du terme, perdent de leur humanité sans s’en rendre compte et deviennent des monstres. Ce que Aimé CESAIRE appelle l’ensauvagement. 

    Le Gabon ensauvagé me faisait pleurer en ce qu’il ôtait à tout Gabonais du quotidien le rêve d’une vie meilleure, et les Gabonais ont fini par se résigner dans le fatalisme du « ON VA ENCORE FAIRE COMMENT ?! ». Les militaires nous ont donc donné de l’espoir, ils nous ont permis d’envisager que le pire n’est pas toujours inexorable. J’ai écouté une interview de notre Premier Ministre dans un média français dont j’ai oublié le nom. II était interrogé par le journaliste Boisbouvier qui a parlé de la Conférence Nationale qui serait en préparation au Gabon et qui serait conduite par l’Evêque de Libreville. 

    II est important de rappeler à tout le monde, pas seulement aux autorités de transition, que le Gabon a déjà connu une Conférence Nationale qui n’a eu que des défauts dont les deux principaux sont : un entre-soi politique et la mue d’un système politique qui n’était préoccupé que par sa conservation du pouvoir, le peuple n’étant une donnée de l’équation que pour l’exploiter, le manipuler, le rouler dans la farine et le piétiner. D’ailleurs les populations gabonaises n’ont jamais compté depuis la colonisation. Cette psychologie de la conservation du pouvoir et de la chosification des populations a créé au Gabon le seul crime que Dieu ne pardonne pas, c’est le péché contre l’esprit. C’est le christianisme qui le dit.

    L’âme n’a pas de prix

    Dans le MVETT, il est strictement interdit d’acheter les âmes. L’achat des âmes a quelque chose de particulier en ce sens que l’âme n’a pas de prix, mais en même temps, on peut vendre son âme ou acheter une âme pour presque rien. Au Gabon, l’achat et la vente d’âmes ont été bien pensés et tout un environnement a été savamment mis en place à cette fin. Par exemple, vous considérez que vous êtes un grand quelqu’un, vous remettez 1000 FCFA à une personne intoxiquée par l’alcool, cette personne va vous remercier et demander à Dieu de vous couvrir de toutes les bénédictions possibles et imaginables. Cette personne ne peut pas demander toute cette pluie de bénédictions pour elle-même, elle n’a tellement plus d’âme qu’elle a carrément oublié qu’elle est aussi elle-même une personne à part entière qui, elle aussi, mériterait de bénédictions de la part de Dieu. Mais le pire dans tout ça est que si vous dites à cette personne que les 1000 FCFA reçus proviennent des crimes rituels, du viol d’enfants, de la vente de drogue ou du trafic de femmes, cette personne est capable de vous poignarder, considérant que vous traitez de criminel son bienfaiteur, celui qui la maintient dans son intoxication (la personne qui lui a donné 1000 FCFA). Bien entendu la personne qui donne 1000 FCFA dans ces conditions a, elle-même, vendu son âme depuis longtemps. Il est indispensable de préciser qu’un pays où l’on vend et achète des âmes n’a aucune chance de se développer. Si c’était le cas, le Gabon serait le pays le plus développé au monde. Or, après 63 ans d’existence, le Gabon se retrouve, avec ce genre de pratiques, dans les abîmes, que dis-je, les abysses.

    II m’a paru important de rappeler cette grave faute commise par le Gabon et de dire que, cette fois-ci, les populations gabonaises, les Gabonais du quotidien ne doivent plus être prises pour quantité négligeable. Les populations gabonaises, toutes les populations gabonaises doivent compter à partir de maintenant.

    Maitre Paulette Oyane-Ondo

    Avocate au Barreau du Gabon

    Présidente du CDDH

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