Le Billet sarcastique : nous ne vivons certainement pas dans le même pays  

LE COFFRET

Dans un billet quasi-quotidien, Serge Abslow analyse avec beaucoup de sarcasme les faits de société et les évènements qui chamboulent la vie du Gabonais dans son pays. Le billet du jour analyse les discours à la nation des leaders politiques, principalement celui du président de la République Ali Bongo Ondimba, et des leaders de l’opposition Jean Ping et Alexandre Barro Chambrier. Lecture en dix points.

1. C’est ce que j’ai retenu après avoir écouté les traditionnels discours à la nation des principales personnalités politiques de notre pays, à l’occasion du nouvel an. Rappelons que discours de nouvel an est souvent l’occasion pour ces personnalités, de faire le bilan de l’année écoulée et de tracer les perspectives de l’année à venir. Ce discours renferme donc un devoir de vérité, de sincérité et d’honnêteté envers le peuple qui y puisera, les raisons de son engagement pour l’un ou l’autre discours.

2. Il ne s’agit donc pas d’un simple exercice de com’ pour cocher une case de l’agenda présidentiel. C’est le lieu de dresser l’état de la nation et de remobiliser les énergies par des décisions, orientations, propositions qui doivent être des réponses concrètes aux constats effectués. C’est pour cette bonne raison que le discours de fin d’année est l’un des plus attendus de la république. Et au premier rang de ces discours attendus et scrutés, se trouve celui du PR, chef de l’État. Les autres discours participant du jeu démocratique.

3. Légitimement, comme de nombreux compatriotes, j’ai écouté attentivement le discours de vœux d’ABO à la nation. J’espérais vivement qu’il soit à la confluence de mes difficultés existentielles, de mes déceptions et surtout de mes aspirations en tant que Gabonais. Durant 17 minutes hélas, de tout ce qui a été dit, je n’ai pas eu le sentiment qu’il s’agissait de choses en lien direct avec ma vie. J’ai plutôt eu l’impression qu’en lieu et place du Gabon dans lequel je vis, on parlait d’un pays lointain, d’autres Gabonais que ceux que je côtoie, d’une espèce à laquelle je n’appartiens pas. 

4. Comment me sentir concerné quand (1) j’ai entendu parler de dizaines de milliers d’emplois créés alors qu’autour de moi je ne vois que des chômeurs? (2) J’ai entendu parler des routes mais je constate que le pays est fracturé et que des dizaines de localités sont enclavées. (3) J’ai entendu parler d’aéroports mais je constate que seuls ceux de Lbv, Fcv et Pog sont fonctionnels. (4) J’ai entendu parler de pensions mais j’observe que nos retraités sont maltraités par la CNSS chaque trimestre. (5) J’ai entendu parler d’électricité et d’eau mais je constate que nos villes en sont délestées et nos villages déconnectés.

5. (6) J’ai entendu parler de nouvelles écoles et universités mais je vois nos élèves et étudiants désemparés devant leurs conditions d’apprentissage et l’incertitude de leur avenir. (7) J’ai appris que la ZESN (Zone économique spéciale de Nkok) est un succès, mais je constate que les biens qui y sont produits sont toujours prohibitifs pour le Gabonais lambda. (8) J’ai entendu parler de crédits carbone qui dédommageraient les victimes des conflits homme-faune pendant que je constate que les cultures de nos villages sont souvent saccagées par les pachydermes sans aucune contrepartie. 

6. (9) J’ai entendu parler d’hôpitaux et de médicaments mais je constate que les soins hospitaliers sont onéreux et que les plateaux techniques et les pharmacies hospitalières sont inopérants. (10) J’ai enfin appris qu’il y a une nouvelle politique des territoires dotée de moyens gérés par les gouverneurs et les conseils locaux, mais quel gabonais peut parier sur l’efficacité de cette politique quand on connaît les tares de nos gouvernants ? Beaucoup trop de choses qui me sont apparues totalement à l’ouest de mes réalités quotidiennes. Je dois sans doute vivre dans un pays dont j’ignore tout.

7. Déstabilisé par ce discours surréaliste, je me suis demandé s’il y a des gens dans ce pays dont la vie aurait été positivement impactée à un seul niveau de ses 10 points non exhaustifs de nos tribulations, évoqués ci-dessus ? J’ai alors échangé avec mes voisins, mes amis, mes parents, et curieusement, tout le monde pense qu’ ABO parlait d’un pays imaginaire et certainement pas du pays qu’on partage avec lui et ses parents et amis. Leur Gabon est un pays que le monde entier nous envie, tant il est performant et exemplaire à tous les niveaux.

8. Mais cette vision paradisiaque du Gabon dépeinte par ABO a vite été contestée par les autres personnalités politiques qui ont suivi. Alexandre Barro Chambrier n’y est pas allé par le dos de la cuillère. Prenant le contre-pied du PR, il a décrit un pays plus au bord du gouffre que du paradis, par le fait d’une gouvernance catastrophique. Un tableau noir qu’ont banalisé les thuriféraires qui se sont succédés sur les plateaux de tv pour magnifier le discours de leur champion, avec pour seul argument de défense, que l’opposition joue son rôle. 

9. Jean Ping a rajouté une couche à cette peinture sombre qui contraste avec l’eden revendiqué par ABO et ses troupes, même si son discours s’est arc-bouté dans un nombrilisme déprimant. Rien de nouveau donc sous le soleil, chaque camp défend ses positions. Mais la description par les politiques d’un Gabon aux multiples facettes qui s’opposent, est pourtant porteuse d’un malaise : cette incapacité de la classe politique à s’accorder, au nom de l’intérêt supérieur de la nation, sur ce qu’il convient de faire pour le peuple.

10. Le seul espoir pour faire converger ses 3 discours sur l’état de la nation, réside dans la reconnaissance par ABO et son camp, de l’urgence d’un dialogue politique destiné à évoquer les conditions d’organisation des scrutins à venir. Il y a là, à contre courant des discours d’autosatisfaction et d’auto-congratulation, comme un mea culpa doublé d’un aveu d’échec qui exprime la hantise d’une nouvelle crise postélectorale qui constituerait l’ultime surenchère qui pourrait bien emporter les dernières digues sociales. Bravo donc à l’opposition d’avoir agi par anticipation.

Sarcastiquement vôtre !

Serge Abslow, chroniqueur

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