mardi, avril 23, 2024
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    Portrait : « Pierre-Claver Maganga Moussavou, le caméléon de Moutassou »

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    Avertissement à prendre au pied de la lettre : tenter de tirer un portrait de Pierre-Claver Maganga Moussavou par écrit relève d’une gageure car le personnage est un feu follet qui sort des canons habituels de la discipline. C’est dire toute la complexité du personnage et la difficulté de cette entreprise qui va ressembler à une introspection en eau trouble. Portrait.

    A première vue, Pierre-Claver Maganga Moussavou (PCMM) donne l’impression d’être un homme qui a la tête sur ses épaules mais à la lumière de son parcours personnel et politique, on sent poindre avec une odeur de soufre un homme qui symbolise à lui tout seul tout ce qu’on peut détester chez un homme politique de son acabit : arrogant, méprisant, opportuniste éhonté, versatile, girouette patentée… Il incarne la figure légendaire de la traitrise personnifiée. C’est le genre de personnage qui peut déjeuner au petit matin avec Dieu et souper le soir à la table du Diable sans états d’âme ni remords.  Sa vision de la politique peut se résumer dans cette phrase qu’on emprunte à Pierre Chevènement : « La politique, c’est l’art de se faire récupérer un peu pour récupérer beaucoup ». Il en fait son viatique. 

    Pourtant à regarder de près, rien ne semblait prédestiner Pierre-Claver Maganga Moussavou à jouer les alpinistes ou les saltimbanques sur les planches de la comédie politique nationale.

    Un homme déterminé et pointilleux

    Originaire de la Ngounié, Pierre-Claver Maganga Moussavou fait de brillantes études secondaires. Après son baccalauréat en série B (Economie), il choisit de poursuivre ses études universitaires à l’université nationale du Gabon avant de s’envoler pour la France où il s’inscrit à l’université de Rennes 2. Il en sort muni d’une licence et d’une maîtrise en histoire. Il entre ensuite à la Sorbonne pour suivre des études en relations économiques internationales, et, deux ans après la maîtrise ; il soutient une thèse sur « L’aide publique de la France au développement du Gabon » (1980) (Publication de la Sorbonne 1982 ; African American Institute, Washington 1983 version anglaise).

    A son retour au pays, il se retrouve Chargé d’études à la Caisse autonome d’amortissement. Remarqué pour ses synthèses et ses analyses pertinentes, il est promu tour à tour directeur des études puis Conseiller économique et financier adjoint de la présidence de la République. Malgré ses fonctions, il décide de parfaire sa formation universitaire en obtenant un stage au Fonds monétaire international (FMI)  puis retrouve son poste de Conseiller à la présidence de la République. Le FMI le rappelle pour deux ans comme conseiller de son Administrateur puis à son retour au Gabon, Omar Bongo le rappelle cette fois-ci comme Secrétaire général du conseil national des municipalités.

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    De « vice-roi de l’opposition » à ministre d’Omar Bongo 

    Quand s’ouvre la période transitoire post-conférence nationale, Pierre-Claver Maganga Moussavou a du flair comme tout bon opportuniste avisé et s’offre sur un plateau d’argent le poste de Commissaire général à l’Aménagement du plan. Le poste n’est pas à son goût ni à la hauteur des ambitions qu’il nourrit secrètement. Il est viré. Il forme son obédience politique, le Parti social démocrate (PSD) qu’il va gérer avec sa compagne et se présente à la présidentielle de 1993.  Avec 3.64% des suffrages exprimés,  il en sort gratifié du titre de « vice-roi de l’opposition » derrière Paul Mba Abessole. Fier de sa nouvelle casquette, il accepte tout de même de faire son entrée au gouvernement comme ministre d’Etat chargé de la Planification sous le fanion du Haut conseil de la Résistance (HCR) aux lendemains des Accords de Paris de 1994 dont il est signataire. 

    Coup d’éclat sans précédent dans le pays, Pierre-Claver Maganga Moussavou claque la porte du gouvernement. « Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne ». Pierre-Claver Maganga Moussavou connaît la tirade de Jean-Pierre Chevènement par cœur et l’applique plutôt bien. Car par cet acte, il veut démontrer à ses compatriotes son désaccord par rapport à certaines déviations présumées du pouvoir relatives à l’application des fameux « Accords de Paris ». Ses détracteurs, non sans humour et freudiens dans l’âme, le disent atteint du « syndrome de licenciement » car l’homme a toujours mal digéré son éviction du Commissariat à l’Aménagement du territoire pour « délit d’opposant », après la conférence nationale. D’où sa manie de claquer les portes avant qu’elles ne se referment sur lui. 

    De l’ambition présidentielle à la désillusion 

    Certes, il a connu des ascensions et des descentes aux enfers qui ont contribué à forger son caractère. Mais il demeure un personnage intrépide. Les foirades cuisantes, les brouilles, les esclandres ne sont pas pour le désappointer. En 1998, on le retrouve au départ du « marathon présidentiel ». Il se fait coiffer au poteau à nouveau par Omar Bongo Ondimba. Décidément, il ne logera jamais au Palais du Bord de mer tant que Bongo sera au pouvoir. Il digère mal cette désillusion. Aussi, décide-t-il de se « mettre en réserve de la République », une idée saugrenue de son cru. Mais hélas, Pierre-Claver Maganga Moussavou ne trouve pas goût à la vie d’ermite ! 

    En 2002, on le découvre avec stupéfaction au sein du gouvernement d’ouverture nationale de Jean-François Ntoutoume Emane comme ministre d’État à l’Agriculture. Son mauvais caractère ne tarde pas à détonner. Le « loup dans la bergerie » est découvert par le vice-président de la République Divungui Dijob Di Ndinge et viré de l’équipe gouvernementale manu militari. En septembre 2004, suite à l’adhésion de son parti à la majorité présidentielle, il est rappelé au gouvernement en qualité de Ministre d’État chargé de Missions et de la Refondation, jusqu’en 2007. Il occupera d’autres fonctions ministérielles avant de se présenter à l’élection présidentielle de 2009 où il récolte 0,76% des suffrages exprimés. 

    Les « Thénardier » bien en place

    En 2016, il est à nouveau candidat. Il ne fait pas mieux que son précédent score avec 0,32% des voix. Il accepte de prendre part à la concertation politique voulue par Ali Bongo en août 2017.  Quelques mois plus tard, il est nommé vice-président de la République avant d’être démis de ses fonctions, soupçonné d’être impliqué dans le trafic illégal du Kévazingo. 

    Il n’a jamais digéré cette éviction. Mais la politique est aussi une affaire de famille chez les Maganga Moussavou, surnommée dans le sérail sous le nom peu flatteur des « Thénardier », famille d’aubergistes exploitateurs des travailleurs dans « Les misérables », le roman de Victor Hugo. La femme de Maganga Moussavou siège à l’Assemblée nationale et est présidente du groupe parlementaire dit « Les démocrates » à l’hémicycle, composé des députés du PSD, de l’Union nationale (UN), de l’Union pour la nouvelle République (UPNR) et de l’Alliance pour la renaissance nationale (ARENA). Le fils Biendi a été plusieurs fois ministre d’Ali Bongo Ondimba depuis 2016.  Son ralliement au Parti démocratique (PDG) puis son éviction du gouvernement a donné lieu à un vaudeville dans lequel Pierre-Claver Maganga Moussavou a joué le premier rôle professant menaces voilées et intimidations… On aurait dit un « parrain mafieux » qui défend son territoire.

    Un personnage insaisissable, inconstant…

    Le parcours de Pierre-Claver Maganga a de quoi donner le vertige ! Le personnage est flou, insaisissable, inconstant, incohérent… Petite indulgence :  il serait réducteur de voir uniquement Pierre-Claver Maganga Moussavou sous le prisme de ses nombreux revirements. Certes, il est d’une impatience sans borne, d’un tempérament insupportable et d’un commerce difficile. Il peut se montrer parfois grossier, rosse, donneur de leçons, rustaud. Ce « ruffian invertébré » n’a pas peur de blesser autrui et se montre nerveux quand il est blessé dans son amour-propre. Il peut être aussi autoritaire. Mieux vaut ne pas contrecarrer ses plans carriéristes. Ceux qui se sont retrouvés sur son chemin en savent quelque chose. Il dégage de l’énergie, une volonté suffisante à ses ambitions et à toute épreuve. Tout au long de son parcours politique, il aura su le démontrer. 

    Des idées, il n’en manque pas. Il rêve de décentralisation, de provincialisation, théorie dont il garde jalousement la grâce, faute d’avoir eu l’occasion de la mettre en pratique. Il roule aussi pour une économie primaire et non de rente. Pour s’en convaincre lui-même et pourquoi pas faire des adeptes, il s’est mué en business-farmer. Il possède une ferme porcine dans la commune d’Owendo, un ranch dans la Ngounié. 

    Le caméléon de Moutassou

    Avis aux futurs marié (es) qui souhaiteraient convoler politiquement avec Pierre-Claver Maganga Moussavou, sachez que l’homme demeurera toujours l’allié d’un jour. Car un caméléon reste un caméléon, même à Moutassou.

    S’il fallait une bande-son pour accompagner ce portrait en pointillé, je choisirai volontiers le titre de Jacques Dutronc « L’opportuniste » dont les paroles, reproduites ci-dessous, résument à elles seules la carrière de Pierre-Claver Maganga Moussavou :

    *« Je suis pour le communisme
    Je suis pour le socialisme
    Et pour le capitalisme
    Parce que je suis opportuniste

    Il y en a qui contestent
    Qui revendiquent et qui protestent
    Moi je ne fais qu’un seul geste
    Je retourne ma veste, je retourne ma veste
    Toujours du bon côté

    Je n’ai pas peur des profiteurs
    Ni même des agitateurs
    J’fais confiance aux électeurs
    Et j’en profite pour faire mon beurre

    Il y en a qui contestent
    Qui revendiquent et qui protestent
    Moi je ne fais qu’un seul geste

    Je retourne ma veste, je retourne ma veste
    Toujours du bon côté »

    *Paroles de L’opportuniste © Salut Ô Éditions, SO2 Édition, Quatryo Éditions, Universal Music Publishing Group

    Par Janis Otsiemi

    Ecrivain

    • Prix du Premier Roman Francophone 2000 – « Tous les chemins mènent à l’autre »
    • Prix du roman gabonais 2010 – « La vie est un sale boulot »
    • Prix Dora Suarez 2017 – « Les voleurs de sexe » 

    Prochain portrait : « Victoire Lasseni Duboze, Minerve sous l’équateur »

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